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Octobre le mois des mots

Lettre à l'absence

Octobre le mois des mots est un festival annuel qui célèbre la littérature sous toutes ses formes. En marge de l’événement, l’organisation de Sorel-Tracy lance un concours littéraire s’adressant tant aux auteurs amateurs que professionnels. L’édition 2018 rendait hommage à Réjean Ducharme et invitait les participants à écrire une lettre inédite en français inspirée du thème de l’absence. Trois prix ont été remis en février 2019.

Nous publions la lettre de Juliette Chevalier, lauréate du premier prix.

 

Salut papa.

Ça fait longtemps que je ne t’ai pas écrit. Ça fait encore plus longtemps que tu ne m’as pas répondu. Mais aujourd’hui c’est la fête des Pères. Mes amis bricolent des cravates, des avions ou encore des moustaches de carton de couleur pour leur père. Notre enseignante nous y oblige, on est trop vieux pour ça. Mais je crois que mes amis aiment ça. C’est pour ça que je t’écris aujourd’hui. Chaque année, ce jour-là, je ne viens pas. Maman appelle l’école, dit que je suis malade. Et on reste chez nous. On construit des cabanes de couvertes et d’oreillers, on écoute nos films préférés. C’est comme ça qu’on fait. Elle se dit qu’elle le fait pour moi, mais je crois qu’elle en a besoin elle aussi pour oublier que tu es parti.

Cette année, elle ne pouvait vraiment pas manquer le travail. Elle avait une rencontre importante. Elle a promis qu’on ferait ça en fin de semaine. J’étais déçu, mais c’est correct, je ne lui en veux pas. Je ne t’en veux pas non plus. Je suis seulement déçu.

Donc, l’enseignante nous oblige à faire l’activité. Je crois qu’elle aurait fait une exception pour moi si je lui avais rappelé que tu n’étais pas là, que tu étais parti, mais je n’avais pas envie. Elle m’aurait lancé un regard de pitié, m’aurait serré dans ses bras, et m’aurait permis de faire autre chose. Là, tous mes amis auraient su. Ils m’auraient regardé bizarrement, ils n’auraient pas compris. Moi non plus, je ne comprends pas.

Le père de Jacob est gentil et drôle. Il fait des blagues et rit avec moi quand je vais manger des hot-dogs chez lui. Le père d’Alex est un peu fermé et sévère. Son travail est important alors il a l’air constipé. Toi, je ne sais même pas à quoi tu ressembles vraiment. Je ne sais pas si ton travail est important, ni si tu es gentil, drôle, fermé ou sévère. Je ne sais rien. Je sais seulement que tu es parti et que tu ne réponds jamais à mes lettres.

La fête des Pères, c’est pour remercier notre père de tout ce qu’il fait pour nous. Les petites choses qu’on tient pour acquises, comme sa présence. On est censé faire ça dans notre bricolage aujourd’hui. Remercier. Je me demande si tu aurais trouvé ça ridicule ou si tu aurais aimé l’idée. Moi, je n’ai pas beaucoup de remerciements à te faire.

Maman pleure encore. En cachette, bien sûr, mais j’ai de bonnes oreilles. Je fais mon possible pour être l’homme de la maison et l’aider, mais je vois bien que chaque fois qu’elle me regarde, elle te voit un peu. En moi. Ça lui fait de la peine. Parfois, quand elle est très fâchée, elle me dit que je te ressemble. Elle est très en colère contre toi je crois, mais elle s’ennuie beaucoup aussi. Moi, je ne ressens rien de tout ça. Je veux seulement te connaître.

Si tu reviens, je te promets que je vais faire de la place pour toi dans notre cabane de couvertes et d’oreillers. Juste entre maman et moi, pour qu’on puisse te partager. On écoutera tes films préférés et on apprendra à se connaître. L’an prochain, je pourrais même te faire une vraie carte de fête des Pères.

Je t’attends.

Ton fils, Max.

Publié le 9 avril 2019 à 14 h 03 | Mis à jour le 9 avril 2019 à 15 h 45

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