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Renaud Longchamps

Béhémoth (Mein Kampf d'Adolf Hitler)

À la fenêtre, de lourds nuages s’accumulent. La froide lumière de l’hiver se dissout dans l’air moite. Je frissonne, je me cale dans la berçante, je retourne à la Bible de l’École biblique de Jérusalem, je retourne au livre de Job, où je lis dans la pénombre cette note microscopique : « Béhémoth : en hébreu, ce nom semble désigner ‘la bête’ ou ‘la brute’ par excellence ».

Il peut aussi venir de l’égyptien ‘pehemou’, le bœuf des eaux. Symbole de la force brutale que Dieu maîtrise mais que l’homme ne peut maîtriser ». Soudain, j’ai le souffle coupé ; l’air se lève ; mon cœur se soulève. À l’instant ivre de mots, je me dégrise sec. Puis, dans un éclair, un vieux proverbe arabe s’impose à la mémère noire de ma mémoire : « Celui qui veut tout comprendre finira par mourir de colère ». Alors, je claque le gros livre que je dépose sur le Mein Kampf1 d’Adolf Hitler. Maintenant, il pleut des cordes. Une fois de plus, les corps se délitent et ne comptent plus leurs plaies. Dans le stationnement du mouroir du pavillon Notre-Dame, la neige se contorsionne avant de disparaître. Dans la chambre pastel, je suis seul, je ne suis pas seul, je ne suis plus seul : j’ai tous les mots dans ma tête, tous les maux dans mon cœur. Bientôt, ils migreront dans mon ventre, où ils seront briques et mortier, où ils deviendront rempart contre le monde.

Aujourd’hui, ma mère n’est pas morte. Tout l’après-midi, à petites doses, je lui ai lu l’absolue poésie de Nelligan et de Grandbois. C’est un devoir. Un devoir dû aux vivants comme aux mourants. Même à ceux qui auraient pu changer la vie, qui n’ont rien changé parce que rien ne change ni ne changera jamais sur la terre des mammifères. Pendant la lecture, je l’ai vue s’animer : ses yeux papillotaient tandis que sa tête roulait lentement vers la bouche grave et sombre qui déclamait. Puis un sourire s’esquissa, aussitôt anéanti par le führer Alzheimer. Je l’ai vue aussi saisir la main d’une femme à son chevet, pour la serrer fermement. « Elle est chaude et douce et pleine de vie », dit Charlotte dans son beau regard clair. Ce n’est pas encore la fin. Ma mère née en 1914, l’année où Adolf Hitler rejoignit l’armée bavaroise, dans laquelle il vit presque tous ses camarades décimés dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Adolf Hitler blessé, gazé, décoré de la Croix de Fer, démobilisé, puis retourné à la misère.

Le crépuscule enveloppe l’asphalte dorénavant nu du pavillon Notre-Dame. Devant le clair sommeil agité de ma mère, je trouve le courage de terminer Mein Kampf, livre à première vue terrifiant, livre abominable, livre qu’il faut toujours garder près du Nouveau Testament, histoire de le neutraliser. Avant tout doctrinal, il a été taillé sur mesure pour le conditionnement de la masse inculte et fanatisée des S.A. Best-seller vendu à un million d’exemplaires, Hitler a toujours refusé de le publier en français. À la lecture, nous comprenons pourquoi. Il a fallu attendre 1934 pour enfin lire une édition pirate. Dans celle-ci, l’éditeur a scrupuleusement respecté l’œuvre originale, sans jamais « ajouter au texte une annotation ou un commentaire quelconques » . Maintenant, le vent siffle à la fenêtre. Je tends l’oreille et j’entends, derrière le vent, les lointains lycaons déchirer la mémoire vive de l’humanité.

La nausée…

À la lumière de l’histoire, il est facile de tailler en pièces cette prose souvent amphigourique, truffée d’invraisemblances et de lieux communs, de généralisations outrancières et de préjugés délirants alimentés aux rumeurs les plus folles, prose jamais appuyée sur des faits un tant soit peu objectifs. Il est sidérant de constater que presque tout le programme politique contenu dans ce livre a été réalisé, dans ses grandes lignes, de la prise du pouvoir de Hitler en 1933 jusqu’à sa mort en avril 1945. Comment dire comment traduire la folie dans sa forme paranoïaque la plus achevée, parce que totale, parce que globale ? Paranoïa que tout bon dictionnaire définit par un délire systématisé ou par des troubles caractériels (orgueil démesuré, méfiance, susceptibilité excessive, fausseté du jugement avec tendance aux interprétations) engendrant un délire et des réactions d’agressivité.

À la lecture, il est clair, voire évident, que cet homme était gravement atteint d’une maladie mentale. Ses obsessions innombrables et ses névroses transpirent à chaque page, et rares sont celles où Hitler ne tance pas le Juif qui s’immisce dans toutes les sphères de la société allemande pour la corrompre avant de l’empoisonner. Il l’accusait de tous les vices, que ce soit de la propagation de la syphilis et de la tuberculose jusqu’à la spéculation sur le mark allemand. À ses yeux, le Juif incarne le Mal absolu, source de tous les maux qui accablaient à l’époque l’Autriche et l’Allemagne. Qu’on en juge : « Le jeune Juif aux cheveux noirs épie, pendant des heures, le visage illuminé d’une joie satanique, la jeune fille inconsciente du danger qu’il souille de son sang et ravit ainsi au peuple dont elle sort. Par tous les moyens, il cherche à ruiner les bases sur lesquelles repose la race du peuple qu’il veut subjuguer » ; « Si les Juifs étaient seuls en ce monde, ils étoufferaient dans la crasse et l’ordure ou bien chercheraient dans des luttes sans merci à s’exploiter et à s’exterminer » ; « Un obus de 30 centimètres a toujours sifflé plus fort que mille vipères de journalistes juifs » . Pis ! Le sang allemand était depuis longtemps contaminé par le sang juif, contamination qui avait certainement contribué à la défaite de 14-18 et à la chute de l’empire.

Selon Hitler, la dégénérescence du peuple allemand a commencé lorsque ce dernier s’est coupé de la Nature, pour mieux s’abrutir par l’argent. Comme le grand capital est contrôlé par les Juifs Ainsi, Hitler projetait sur le Juif une énorme influence dans toutes les sphères de la vie allemande, influence que ce dernier n’avait pas, n’a jamais eue et n’aura jamais. Cette évidence saute aux yeux : si le Juif l’avait eue, Hitler aurait été trucidé dans la semaine suivant la parution de son Mein Kampf, dans un pays où, à l’époque, on comptait à la dizaine les assassinats politiques d’une fin de semaine.

Bien sûr, le Juif n’est pas seul à passer à la casserole. Les armes de la plus vile démagogie sont également utilisées, entre autres, pour vilipender les démocrates, la liberté de la presse, les homosexuels, les politiciens, les aristocrates, les communistes, les faibles, les lâches, les étrangers et presque tous les peuples de la Terre. Partout, les techniques de l’amalgame, du raccourci, du télescopage et de la généralisation outrancière sont au rendez-vous pour susciter la révolte, provoquer la violence, alimenter la haine.

Il serait oiseux ici de battre en brèche sa théorie farfelue de race élue, d’épuration raciale, de conquête, de domination et d’asservissement des races dites inférieures. Tout aussi vain de ridiculiser sa vision de la race supérieure dans tous les aspects de la vie, qu’ils soient politiques, culturels, sociaux, familiaux ou économiques. Pour ne pas dire inutile de vilipender son impitoyable politique de sélection raciale qui, de haut en bas de la pyramide sociale, doit s’appliquer sans exception.

Finalement, nous ne nous surprendrons pas de lire que, pour Hitler, la démocratie est un système politique pour les faibles, les paresseux et les lâches.

Et la mémoire

Comment comprendre comment rendre en quelques lignes l’atmosphère de l’époque ? Lors de la rédaction de Mein Kampf, le Ku Klux Klan américain comptait cinq millions d’adhérents et d’innombrables sympathisants. On y organisait périodiquement le lynchage d’un Noir*, presque toujours exécuté pour une peccadille. Le monstrueux spectacle était souvent suivi de sa crémation en public, car il fallait purifier la Terre de « la bête immonde ». Crématoire bien avant Auschwitz. Ces sinistres barbecues étaient prétextes à fête champêtre, où on se laissait photographier, avec femme et enfants, derrière le corps calciné du martyr, tout sourire Pepsodent, photo qu’on s’empressait d’envoyer à la parenté et aux amis sous forme de carte postale…

Comment parler de la race ? En Occident, les écoles « eugéniques » fleurissaient. Dans les salons, les Diafoirus discutaient gravement de la « dégénérescence » de l’espèce humaine, tandis que les Bouvard et Pécuchet contorsionnaient et la biologie et la génétique. Partout, on parlait de stériliser les races dites « inférieures » , dont les Indiens d’Amérique, « pour le bien de l’humanité » Les camps de concentration ? Eh bien, les Anglais avaient depuis plus de trente ans « expérimenté » et mis au point ce concept abject d’asservissement et d’avilissement des peuples sur le terrain impérialiste de la guerre des Boers. L’antisémitisme ? Il était généralisé en Occident, largement pratiqué, à des degrés divers, dans toutes les classes sociales et dans toutes les institutions. Quant au darwinisme social, très british, il justifiait depuis des décades le capitalisme sauvage le plus abject, où l’on stigmatisait les damnés de la terre et des usines parce que nés de toute éternité de « souches » dégénérées. L’Occident capitaliste s’appuyait alors sur une application sociale, politique et économique abusive de la loi sur la sélection naturelle de Darwin. Bref, le terreau dans lequel la rhétorique nazie fleurissait était déjà fort bien engraissé de funestes fumiers.

À mon humble avis, Hitler n’a rien inventé : dans la foulée de la crise économique de 1929, la table de dissection était mise, et l’école des cadavres ouverte au fol endoctrinement des masses dévoyées et au viol des consciences désemparées. Bref, Hitler a systématiquement et méthodiquement réalisé les pires fantasmes meurtriers qui traînaient depuis longtemps dans la mauvaise conscience de l’Occident.

Que conclure ?

Consternante est la médiocrité de la pensée hitlérienne. Nulle élévation dans ces pages largement indigestes, que de durs préjugés, que des généralisations hystériques, qu’une suite ininterrompue de divagations populistes échafaudées à partir de prémisses politiques, philosophiques, historiques tronquées et biaisées, qu’une recherche obsédante de pureté au sommet d’une montagne de cadavres.

Décevant est ce Mal qui n’a rien de séduisant. Parce qu’il est partout et nulle part. Parce qu’il est terne et ennuyeux, gris comme la pluie, sale comme la cendre. Criminel dans sa banalité. Il est partout dans la pensée en rase-mottes, dans la médiocrité transpirée à la suite des contorsions historiques et politiques d’un minable gérant d’estrade, dont la seule stratégie consiste à décimer par tous les moyens l’équipe adverse, puis les spectateurs, enfin sa propre équipe.

Soudain, je vois en Hitler un homme blessé, que les gaz des tranchées ont aveuglé de corps comme d’esprit. Un homme humilié qui a cherché, toute sa vie, à se venger. De qui ? De quoi ? De la société impure. Du monde impie. De l’univers décadent. Le pauvre hère de Munich était en quête de pureté, le délirant vagabond s’est alors forgé une volonté de fer, lui qui ne buvait pas d’alcool, ne fumait pas, et dont le régime alimentaire était strictement végétarien. Lui dont on dit qu’il avait des mSurs sexuelles sado-masochistes, sinon inverties. Lui qui a fait voter la première loi mondiale sur la protection des animaux**

« L’homme est immortel à sa juste place » disait Goethe. En ce sens, Hitler était partout dans le cœur putrescible, nulle part dans le corps agonique. Peut-on lui pardonner ? Un crime contre l’esprit est impardonnable. Peut-on pardonner à celui qui a écrit : « Le monde n’appartient qu’aux forts qui pratiquent des solutions totales » ?

Dégoûté, je referme le livre. Dehors, le temps s’épouille, les jours se fanent, le vent vagit. Partout, le frette succède au froid. Peu à peu, les cœurs craquellent et se fissurent. Maintenant, ma mère se tait, ma mère se meurt. Au-dessus de son lit, la croix n’est jamais consolatrice. Dans toute cette désolation, ne demeure que la grande voix d’un petit livre, de ce Hors frontières2 de Hugues Corriveau que j’ai retrouvé dans la poche de mon manteau, que je relis avidement entre deux prières familiales. Là, je découvre haut et clair le regard savamment posé sur un passé recomposé, c’est-à-dire l’impérieuse voix de la conscience qui se lit dans un souvenir toujours mensonger, c’est-à-dire la vibration infinie d’une confession imputrescible, d’une puissance tranquille à jamais magique. Bref, ce petit livre n’est pas un crime contre l’esprit.

Alors que ma mère se tait, alors que ma mère s’éteint, je découvre une fois de plus de nouveaux mots. Ce sont des mémoires souveraines, souterraines, jamais inquiètes de leurs silences ; et la famille grave qui assiste ma mère dans son dernier souffle n’en saura rien. Je découvre de nouveaux mots, et ils sont beaux. À cet instant, je suis réconcilié avec l’univers. Avec tous les univers. Avec ma mère.

 


*Près de quatre mille dûment répertoriés par les historiens américains.
**Les loustics sont priés de ne faire aucun rapprochement avec les mœurs actuelles de notre intelligentsia branchée

1. Mon combat, traduction intégrale de Mein Kampf par J. Gaudefroy-Demombynes et A. Calmettes, Nouvelles Éditions Latines, Paris, 1934, 685 p.
2. Hugues Corriveau, Hors frontières, Leméac, Montréal, 2003, 158 p.


Publié le 13 février 2004 à 15 h 16 | Mis à jour le 24 juin 2015 à 15 h 16

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