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Paule Régnier

Paule Régnier (1888-1950)

« Mon œuvre ne sera que poussière et cendre1 » 
Paule Régnier, Lettres

Née à Fontainebleau en 1888, Paule Régnier fut atteinte très jeune d’une tuberculose osseuse qui la laissa bossue ; mais entourée par une mère et deux sœurs aînées très aimantes, l’« enfant parvenue à l’âge de la conscience ne réalisa pas tout de suite son infortune », se souvient l’une d’elles, Jeanne, avant de noter : « Cependant elle n’eut pour ainsi dire pas d’amies, détail qui préfigure un destin inhumainement solitaire2 ».

Venue à Paris vers l’âge de dix-sept ans, elle s’enthousiasma pour le théâtre et conçut une admiration sans bornes pour Sarah Bernhardt qui l’admit dans son entourage ; c’est aussi l’époque où elle commença à écrire des essais et des poèmes en prose, et où elle rencontra le poète Paul Drouot qui fut sensible au goût de la jeune fille pour la littérature, l’art, les interrogations d’ordre spirituel, sans toutefois l’aimer alors qu’elle conçut pour lui une passion aussi dévorante que silencieuse, car, ailleurs que dans son Journal, elle n’en parla pas plus que de son infirmité : « […] nous sentons bien, écrit Louis Barjon, lorsqu’elle revient en pensée sur son aventure avec Paul Drouot, que ce premier échec l’a marquée pour toujours. Un soupçon dès lors l’obsède. L’incurable infirmité qui est la sienne, cette ‘exception monstrueuse’ à laquelle fait allusion le Journal, n’a-t-elle pas fait d’elle cet être que nul jamais ne pourra aimer ? Et pareil sentiment de déréliction a pris dans son âme un enracinement singulier. Elle ira jusqu’à s’éprouver victime d’une inacceptable disgrâce ». Le terme est à saisir ici au sens fort puisque : « À travers la flétrissure du corps, l’âme elle-même apparaît atteinte. Et le problème de l’existence et de l’amour de Dieu se pose pour elle avec une acuité terrible3 ». Paul Drouot fut tué en 1915 et Paule Régnier ne sut atténuer son désespoir qu’en servant la mémoire du disparu auquel elle consacra des notes et des études, ainsi ce livre, Paul Drouot (1923) que cite Charles Du Bos dans son article de juin 1925 où il rend hommage à l’auteur d’Eurydice deux fois perdue, l’éloge funèbre s’attachant à montrer non seulement la valeur du poète mais aussi celle de l’homme4.

L’affection de Du Bos pour Drouot va passer tout entière à Paule Régnier – il est souvent question de « Charlie » dans son Journal  qui voit en lui un modèle de foi et de piété, vertus dont elle se sent difficilement capable, du moins de façon trop épisodique. Car, comme le dit Louis Barjon encore, dans sa préface aux Lettres : « Que fut au juste la foi de Paule Régnier ? À lire certains passages de sa correspondance […], on pourra douter de la solidité de sa croyance religieuse. […] Mais que de signes par ailleurs dans cette existence d’une plus personnelle, plus concrète et plus courageuse fidélité : efforts pour se plier aux exigences de la pratique religieuse, […] résistance offerte durant tant d’années, par obéissance aux lois divines, à cette tentation du suicide qui […] ne cessa jamais de la poursuivre ». De fait, le « combat avec l’ange » ne fut pas simple pour cette chrétienne qui, souffrant comme elle souffrait, s’est plus souvent rebellée que soumise ; mais chrétienne elle tenta de l’être sincèrement comme le prouvent, d’une part ses amitiés littéraires, de l’autre son œuvre qui reste assez largement méconnue, et très peu rééditée. Après un premier récit, Octave (1922), et l’essai sur Paul Drouot, parut en 1924 La vivante paix, récompensé par le prix Balzac, succès qui annonçait celui bien plus considérable de L’abbaye d’Évolayne, couronné en 1934 par l’Académie française : ce roman fut très lu, suscita articles et traductions, et valut à son auteure de nombreux témoignages d’estime, voire d’admiration. Cependant, Paule Régnier ne sortit jamais vraiment d’une solitude qui la désolait et de tourments qui la rongèrent sa vie durant, comme on peut le lire dans La face voilée (1947) ; son dernier roman, fortement autobiographique, Fêtes et nuages, fut refusé par son éditeur et, déçue, épuisée, elle mit un terme à sa vie le 1er décembre 1950, après avoir enduré « les jours interminables et la succession des années avec une sorte de patience acharnée dont elle faisait hommage, faute de mieux, au Dieu qui défend le suicide, ne pouvant lui offrir la résignation ni la joie dans l’épreuve5 ». La transgression de l’interdit suprême fut ainsi le dernier drame d’une existence cruellement marquée par le malheur.

Le suicide dans la fiction

La vivante paix, roman semé de biographèmes, transpose la communion d’âme de Paule Régnier avec Paul Drouot, prénommé Cyril dans la fiction pendant qu’elle, devient Laurence ; les deux amis emploient leurs rencontres à tenter de s’élever aux régions métaphysiques : « Le problème le plus troublant du monde, pense le jeune homme, c’est celui de la douleur. Or, la douleur ne perd son horreur que si nous admettons le péché originel, la doctrine de l’expiation et de la rédemption ». Et la jeune fille, difficile à convaincre, de reprendre la question une centaine de pages plus loin : « Dieu, dites-vous ! C’est bien. Je sais qu’en dehors de Lui rien n’existe, qu’Il est le but de tout désir, que sans Lui le cœur le plus riche connaît la privation. Mais je l’ai appelé en vain, et j’ai eu peur de son silence, peur de son nom formidable. Hélas ! pour aller vers Lui, dites, quelle est la route ? Celle de la douleur sans doute, puisque tout s’obtient par la douleur et la patience, l’être infini comme l’être humain ». La fin du récit est proche : Laurence, qui s’est égarée par une après-midi enneigée de février dans la forêt de Fontainebleau, meurt d’épuisement, en se tournant enfin vers le seul Amour digne de ce nom et laissant le narrateur la bercer dans son endormissement : « Déjà ton âme, dont la mort lentement rompt les liens, à demi sortie du monde, entrevoit la lumière, savoure la plénitude de la foi. Ton extase demeure pour nous impénétrable. La douleur seule nous a confié tous ses secrets. Nous pouvons chanter l’inquiétude humaine, l’espérance trompée, la passion vaine, les tourments de l’attente et du désir. La joie, qui est chose divine, dont parfois l’aile nous effleure, nous a toujours caché son visage exultant. Nous qui vivons, nous qui souffrons, nous qui luttons dans les ténèbres, nous qu’un souffle d’air trouble et change, que saurions-nous dire de l’esprit sauvé auquel nul ne ravira plus la vérité conquise, la victoire obtenue ? Nous ne comprenons point ce qu’est la délivrance, moins encore la certitude ou la stabilité ; et, pour la paix, nous avons entendu parler d’elle, mais nous ne connaissons que son nom ».

Il est impossible de ne pas lire ces dernières pages comme la version idéalisée de cette mort que Paule Régnier appelait de ses vœux depuis celle de Paul Drouot, à qui elle avait juré de ne pas se tuer s’il ne revenait pas de la guerre : elle aura donc attendu 35 ans pour rompre son serment, son désir d’absolu se brisant jour après jour, pour des raisons personnelles, on l’a dit, mais aussi devant le spectacle offert par la réalité du monde, son Journal et ses Lettres ne cessant de l’attester. Le « suicide » déguisé de Laurence, sa conversion définitive font ainsi contraste avec la destinée de l’auteure, dont les désillusions furent à la mesure de ses aspirations, notamment dans le domaine de la charité, dont Plaintes dans la nuit, publié en 1947 à la suite de La face voilée, propose une évocation poétique.

L’abbaye d’Évolayne, paru en 1933, hausse à un stade encore supérieur l’exigence métaphysique des personnages, Adélaïde et Michel Adrian, voulant transcender l’amour conjugal par le don de leur vie mondaine à Dieu. Ils vont donc entrer dans les ordres chacun de son côté et, pendant que le mari, chirurgien dans le civil, franchit avec succès les étapes vers le monachisme, la jeune femme échoue, renonce et finit par s’empoisonner après sa sortie du couvent, ayant conclu à une faillite totale de sa vie. L’agonie, longue et cruelle, est cependant bercée par Michel, assisté par ses frères en religion, et le roman se clôt sur la prière qu’il adresse au Sauveur : « À ce cœur égaré, pour lequel nous te demandons grâce, laisse adhérer le cœur humain que Tu portas, déchiré par la même lance. Répare sa douleur en te rappelant la tienne, car il y a cela de commun entre Toi et ta créature : l’amour trahi ».

Ce roman, d’une lecture assez aisée malgré l’austérité du propos, qui n’est pas sans point commun avec celui de Joseph Malègue, Augustin ou le Maître est là, publié la même année chez Spes, entre dans le climat d’inquiétude spirituelle propre à ce moment de l’entre-deux-guerres et ce n’est pas un hasard si Paule Régnier a cherché, pour son héroïne, un soutien solide du côté de Paul Claudel, dont une citation sert d’exergue à la première partie (« Les choses grandes et inouïes, notre cœur est tel qu’il ne peut y résister ») et d’autres, tirées de La messe là-bas ou du Repos du septième jour, de nourriture à la méditation d’Adélaïde. En vain, hélas, puisque la puissance du poète ne sera pas venue à bout de son tourment existentiel.

Le suicide dans les écrits intimes

Dans son Journal, Paule Régnier note le 30 octobre 1950 : « Je viens d’apprendre que La face voilée ne s’était pas vendue et qu’on la mettait au pilon. On a déjà bien de la peine à mettre un livre au monde, c’est-à-dire à le faire imprimer, et au bout de trois ans il meurt. Ça ne vaut pas le coup ». Cette page désabusée fut la dernière écrite avant celle qui clôt sa carrière et sa vie, un mois plus tard, une page toute pascalienne sur « l’ennui mortel » qui pousse aussi bien à entreprendre une œuvre, fonder une famille, avoir des enfants, partir à la guerre, ennui dont Jacques Madaule estime qu’il est un « détachement tout différent de celui des mystiques », semblable à « ce que les théologiens dans leur latin appellent l’acedia, mot intraduisible et que le terme d’ennui n’exprime que très imparfaitement. Car c’est aussi un dégoût de soi-même et de tout ce qui est6 ». C’est qu’à cette date, l’espoir de Paule Régnier, « d’atteindre au secret par où s’éclaire le sens de la souffrance7 », selon l’expression de Louis Barjon, est bien émoussé même si, promet-elle à sa sœur Jeanne le 20 février 1948 : « Je ne pense pas que je me suiciderai », avant d’ajouter toutefois : « Seulement si j’en arrive à n’avoir plus un sou, si je dois perdre mon indépendance ou s’il faut revoir une guerre, je ne réponds plus de rien8 ». Cette détermination, afin qu’elle repose sur un socle théorique, car Paule Régnier a toujours tenté de justifier ses choix par une pensée collective, elle qui se trouvait si seule, s’établit d’une part du côté de la littérature, de l’autre, du côté de la religion, conformément aux vecteurs de toute sa personnalité ; à propos de Gide, qu’elle n’aime pas, elle avoue à Mme Du Bos, le 29 décembre 1949, qu’une phrase du Journal de celui-ci résume leur différend devant l’existence : « Considérer les pessimistes comme des ennemis personnels ». Or, continue-t-elle, « l’optimiste cent pour cent, celui qui considère le pessimiste comme un ennemi, n’a généralement aucun sens de la douleur9 ». Incapacité rédhibitoire, on le comprend par ce qui précède ; et le 28 novembre 1950, deux jours avant sa mort, elle confie à Louis Buzzini10 : « Entendu hier une belle conférence du Père C. sur le désespoir. Il a rappelé que le livre de Job, l’Ecclésiaste, n’avaient rien de riant, et qu’on pouvait avoir une vue tragique du monde sans pour cela être mauvais chrétien11 ». Ainsi ce prêtre, qui fut un directeur de conscience très influent sur Paule Régnier, a, sans le vouloir, levé les derniers scrupules chez celle qui mettait en balance, depuis si longtemps, le désir d’en finir avec sa lassitude et le respect sacré de la vie.

La dernière page de son Journal, datée du « 30 novembre 1950 – 10 heures », nous apprend qu’elle s’est fait une piqûre de morphine, en fin d’après-midi – cela rappelle singulièrement la mort de Laurence –, « pour atténuer l’angoisse » et que, n’ayant rien mangé depuis deux jours, elle se trouve « dans un malaise et une faiblesse qui [lui] viennent en aide ». « Plus le moindre goût à la vie, écrit-elle, aucun regret pour aucune chose dont je me dis : ‘C’est la dernière fois que je la fais’. » Elle note l’« éparpillement » de sa pensée mais affirme sa volonté, « bloquée sur un point : à minuit, il le faut  », ce qui ne manque pas de romanesque, admettons-le ; la suite toutefois est plus émouvante, tant au plan affectif que spirituel. Confessant à la fois sa peur de ne pas s’« endormir » – comme Laurence, une fois de plus – et de mourir, elle poursuit : « […] mais j’ai plus d’horreur encore de tous ces jours interminables bout à bout, de l’interminable vieillesse et de la mort de tous ceux que j’aime ». Mort qui pourrait avoir des causes naturelles ou accidentelles mais que Paule Régnier redoute aussi car elle croit qu’« il va y avoir la guerre ». Comme le remarque Jacques Madaule dans sa préface, « l’automne de 1950 fut une période particulièrement angoissante dans les relations internationales » et, même si Paule Régnier « avait d’autres raisons de vouloir mourir, il lui était insupportable d’assister pour la troisième fois à une guerre inutile12 ». Le traumatisme de 1915 était resté sans guérison ; et puis, vient le souhait tout enfantin : « Maman. Je voudrais la retrouver. Elle seule m’a aimée pleinement, uniquement. On n’a jamais pour soi que le cœur d’une mère ». Ce n’est pas par hasard que Jacques Madaule rapproche ces dernières lignes du récit de l’agonie de Proust, « refaisant sur son lit de mort, la mort de Bergotte13 ». Indéniablement, cette page testamentaire a été écrite : Paule Régnier pensait, dès 1944, que les meilleurs passages de son Journal méritaient publication et on peut considérer qu’un écrivain, qui se tue aussi parce que cette qualité lui est contestée, s’efforce de laisser, dans cette forme intime de « cérémonie des adieux » que représente la feuille après laquelle il n’y en aura plus aucune, la preuve de son talent. Pour elle, cela voulait dire tenter de rejoindre, fût-ce désespérément, les auteurs qu’elle admirait le plus en son siècle, Paul Claudel et Charles Du Bos, à savoir ceux qui avaient réussi, à ses yeux, la synthèse de l’art et de la foi. Aussi affirme-t-elle : « Les idées philosophiques ne consolent pas. Il n’y a que l’idée du Christ sur la croix qui aille avec de tels moments. Évidemment je suis en contradiction avec moi-même, d’une part je trahis, de l’autre j’aime ; cela est arrivé à bien d’autres, à commencer par les apôtres ». Force est de reconnaître qu’au-delà de la justification, jusque dans l’Évangile, du reniement que peut traduire le suicide, l’attitude de l’auteure garde une droiture et une lucidité qui permettent d’attribuer au seul désarroi l’ultime phrase : « Je suis tellement fatiguée et malade que tout se brouille dans ma cervelle ». Le caractère péjoratif de ce dernier mot, vraiment le tout dernier de son journal, élève Paule Régnier à cette vertu qu’est l’humilité et qu’elle exprime, aux mêmes heures, dans ses dernières missives.

Le 30 novembre au soir, donc, elle rédige trois lettres, l’une à sa sœur Yvonne, la deuxième – très courte – à Mme Du Bos, la troisième au Père C., à qui elle confie : « J’ai toujours douté, je n’ai jamais eu que la foi des autres. Ce n’est pas suffisant. Je ne sais trop où j’en suis. La mort n’est pas lucide, la vie non plus. Cependant j’aime le Christ. Je m’en remets à sa miséricorde ; après tout il n’a demandé que cela ‘Aimez-moi !’ Il est vrai que quand on aime on fait la volonté de l’être aimé. C’était trop dur. Priez pour moi ». Implorer pour soi la prière des croyants – ce que fait également Paule Régnier en terminant son billet à Mme Du Bos – marque le souci de repentance chez une personnalité constamment divisée entre orgueil et dérision de soi, sujette aux « contrariétés » si bien décrites par Pascal dans ses Pensées, ce qu’on lit dans la plus étoffée des trois dernières lettres, celle à Yvonne, à qui elle demande « [p]ardon pour toute la peine et le scandale » mais, car il y a ce « mais » dans la phrase suivante : « Mais que faire ! Je ne pouvais pas m’attendre à ce lâchage de Plon qui m’a toujours pris toute ma production, même Petite et Nadie, qui était fort inférieur à Nuages et fêtes. Mais il suffit d’un lecteur fatigué qui s’attendait à trouver dans un manuscrit autre chose que ce qui y est et qui déclare que c’est impubliable ». Rappelons que Petite et Nadie, publié en 1931, était un roman édifiant sur l’amour sincère et méritoire capable de s’étendre d’un jeune couple à ses géniteurs respectifs – autant dire une utopie à l’usage d’un lectorat candide –, alors que Fêtes et nuages  ce sera le titre posthume adopté par Gallimard en 1956 – a la justesse d’un récit donné, à l’ombre du souvenir, par une romancière recréant les années de son enfance perdue. On mesure la déception et aussi le sursaut de l’écrivain nié dans son identité : « L’œuvre d’art n’existe pas en elle-même. Dans un sens c’est peut-être bien. Ce choc me met dans l’état voulu. Je suis tellement malade depuis hier que je n’ai pas à craindre les réactions de la vie. Et il vaut mieux que je parte ». La douleur, sentiment et sensation que Paule Régnier avait consacré une bonne part de son œuvre à conceptualiser, atteint cette fois le cœur profond, le temple intime dans lequel celle qui, condamnée par son infirmité à ne jamais être une femme désirée, portant le deuil sans avoir été aimée de l’homme en qui elle s’était reconnue, avait placé son trésor le plus cher, son don de créateur. Le refus de l’éditeur apparaît comme une condamnation à mort : « Sans travail, comment venir à bout des jours interminables », déplore-t-elle, sans percevoir les ruses de l’étymologie, la souffrance qu’est le « travail » étant censée soulager la peine du vivre. Il faut croire que la vérité d’un être, jusque dans sa dernière expression, se révèle au travers du paradoxe, dont l’empreinte est commune ; ainsi Paule Régnier, que tous ses écrits montrent péniblement tournée vers la lumière, a cette formule étonnante pour indiquer à sa sœur sa toute dernière volonté : « On peut donner mes yeux aux aveugles, bien qu’ils ne soient pas fameux ». Peut-on être plus lucide dans l’ordre de la charité pitoyable ?

L’exemple de Paule Régnier montre que la mort volontaire se prépare de loin dans la carrière d’un auteur, voué très tôt à la souffrance et rassemblant ses aptitudes dans l’effort vers l’art et la pensée : toutes les pages patiemment rédigées au long de tant d’années, et qui furent son chemin de croix, ne pouvaient qu’aboutir à ces dernières lignes, à la fois littérairement admirables et moralement conformes à sa ligne de vie. Une vie qui, parce qu’elle lui « tournait sur le cœur », dit-elle, ne pouvait trouver son terme qu’une fois bu le calice jusqu’à la lie, une fois que sa vocation d’écrivain lui fut interdite. L’abbaye d’Évolayne, qui avait été son succès de librairie, montrait l’échec de l’héroïne à entrer définitivement dans les ordres et le silence, la sortie du monde que Paule Régnier a choisie montre que la parole non partagée peut conduire à l’anéantissement de l’être. Et c’est le grand mérite des publications posthumes, journaux, correspondances, de redonner voix à ceux qui l’ont à jamais perdue, comme d’inviter à relire leur œuvre d’imagination.

 


1. Paule Régnier, Lettres, Desclée de Brouwer, 1955, p. 34.
2. Jeanne Clouzot-Régnier, « Notes biographiques » in Paule Régnier, Journal, Plon, 1953, p. 283.
3. Louis Barjon, s.j., Préface à Paule Régnier, Lettresop. cit., p. 7-8.
4. Charles Du Bos, « Paul Drouot ou l’âme avide de grandeur », Approximations, Des Syrtes, 2000, p. 641-648.
5. Jeanne Clouzot-Régnier, « Notes biographiques », op. cit., p.289.
6. Jacques Madaule, Préface au Journal de Paule Régnier, op. cit., p.0XXIV.
7. Lettresop. cit., p. 9.
8. Lettresop. cit., p. 132.
9. Lettresop. cit., p. 197-198.
10. Mort en 1951, Louis Buzzini était écrivain et conférencier ; disciple de Bourges, chez lequel Paule Régnier le rencontra, il fut l’auteur d’Élémir Bourges, Histoire d’un grand livre : La nef (posthume). L’abbaye d’Évolayne lui est dédié.
11. Lettresop. cit., p. 234.
12. Journalop. cit., p. XXV.
13. Ibid., p.0XXIV.

Principaux ouvrages de Paule Régnier :
Paul Drouot
, Le Divan, 1923 ; La vivante paix, Grasset, 1924 ; Heureuse faute, Plon, 1929 ; L’abbaye d’Évolayne, Plon, 1933 ; Cherchez la joie, Plon, 1936 ; Tentation, Plon, 1941 ; La face voilée, Du Cerf, 1947 ; Les filets dans la mer, Plon, 1950 ; Journal, Plon, 1951 ; Lettres, Desclée de Brouwer, 1955 ; Fêtes et nuages, Chronique d’une enfance, Gallimard, 1956.

 

EXTRAIT 

Nul être ayant reçu le don précieux du bonheur, si attentivement qu’il veille sur ce trésor, n’aperçoit à quel moment il commence à le laisser fuir entre ses mains. Comme le jour se change en nuit, l’été en hiver, insensiblement la joie se change en peine, la plénitude en privation. Plus tard seulement, quand son malheur est chose accomplie, l’âme démunie, en se tournant vers son passé, y discerne les premières ombres qui s’étendirent sur sa destinée, l’heure qui marqua le début de sa ruine. Mais tout incident, tout événement, et le choix qu’on fait d’une direction ou d’une autre semblent toujours, dans le présent, dénués d’importance.

Le nom d’Évolayne, lorsque Adélaïde Adrian l’entendit prononcer au cours d’un voyage, ne lui inspira nulle appréhension. C’était le nom d’un pays étranger qu’elle désira connaître. Rien ne l’avertit qu’il fallait à tout prix l’éviter.
L’abbaye d’Évolayne, p. 3.

 

Publié le 21 novembre 2010 à 12 h 24 | Mis à jour le 5 septembre 2018 à 22 h 01

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