Paul Villeneuve

Paul Villeneuve

Paul Villeneuve (Jonquière, 30 juin 1944 – Dolbeau-Mistassini, 30 octobre 2010) n’aura jamais donné la pleine mesure de son indéniable talent et de sa passion pour le Québec, à travers les mots qui, selon lui, aideraient son pays à advenir. Comme le pays, son œuvre reste une grande entreprise inachevée et orpheline.

Villeneuve se consacre très tôt à la littérature. Ses études au collège de Jonquière le mènent à un baccalauréat en sociologie, une matière qu’il enseigne quelque temps au collège Ahuntsic. Il a très tôt une vision d’un Québec libéré et veut favoriser, par les mots, sa pleine émancipation politique.

Après la parution de J’ai mon voyage ! (1969), un bon premier roman, en pleine mouvance contre-culturelle, Villeneuve rédige deux œuvres plutôt marginales : Satisfaction garantie (1970) et Le pays souterrain (1971). Il prend ensuite quelques années pour aboutir à son œuvre maîtresse, Johnny Bungalow. Chronique québécoise, 1937-1963 (1974), malheureusement indisponible aujourd’hui.

Roman ambitieux et dense, Johnny Bungalow reste une de ces rencontres littéraires absolument marquantes. Le critique Jacques Pelletier était clair à l’époque de sa parution : « On n’a pas beaucoup parlé, en tout cas pas suffisamment, de l’extraordinaire roman de Paul Villeneuve qui est sans conteste l’œuvre la plus importante publiée jusqu’ici cette année. Il s’agit d’une œuvre considérable – plus de quatre cents pages de texte extrêmement serré – qui, l’éditeur a raison de le prétendre,-e67890-< ‘fera époque’ tant par ses qualités d’écriture que par la vision de la réalité québécoise qu’elle met en forme1 ».

Clarifions tout de suite : Johnny Bungalow n’a pas été complètement ignoré, loin de là, bien que les circonstances commerciales lui aient été défavorables. Je songe surtout aux déboires des Éditions du Jour, responsables de la qualité moyenne de la présentation matérielle du livre. Quant au texte lui-même, il aurait gagné à être consciencieusement revu, resserré, retravaillé. Alors lecteur dans la maison de l’éditeur Jacques Hébert, Victor-Lévy Beaulieu le souhaitait : « Il faut bien dire qu’il y a tout un travail au niveau de l’édition qui ne se fait pas. Le manuscrit de Villeneuve, je l’avais lu quand j’étais au Jour. Ma suggestion c’était que le roman soit coupé de moitié : il aurait été bien meilleur. Il ne manque pas grand-chose à ce livre-là pour être un grand livre2 ».

En quelque sorte, il manquerait à Johnny Bungalow 150 pages de trop !

Que raconte ce roman ? Au tribunal, Jean Martin, alias Johnny Bungalow, se défend d’un crime dont les circonstances exactes seront connues plus tard. Johnny explique au juge et à la cour son rôle dans une affaire où il est « accusé de tentative de meurtre, d’assaut, etc. » Ses propos ressemblent à ceux d’un sympathisant felquiste, sympathie dont l’accusera justement Perry, son beau-père. Sa défense, c’est le roman que nous lisons, « la vie de deux générations d’hommes et de femmes […] ayant vécu dans la misère ». Cette plaidoirie initiale couvre dix pages, après quoi on retourne en arrière pour suivre le périple de la famille Martin de Montréal jusqu’en Abitibi, nouvelle terre promise, où le père succombe à un bête accident de travail impliquant un cheval, clin d’œil à l’Angéline de Montbrun de Laure Conan. On assiste ensuite au retour de la mère et des enfants à Montréal, à leur vie difficile, à la prise de conscience politique de Jean, devenu Johnny à la faveur de la rencontre de sa mère avec Perry, le père adoptif anglophone (qui s’exprime également dans un français impeccable). Son frère Marc va tranquillement se ranger. André, son autre frère, sombrera lentement dans une folie dont il ne se sortira plus. Le récit nous conduit jusque sur la Côte-Nord et ses installations hydro-électriques, nouvelles à l’époque, où la révolte de Johnny prend une dimension collective et le mène aux multiples comptes qu’il entend régler avec lui-même, avec son passé de colonisé et, surtout, avec ce père adoptif qui cristallise une bonne partie des griefs de Johnny. Johnny aime pourtant Perry au point de s’être fait tatouer leurs prénoms côte à côte sur le bras gauche. Après une tentative de meurtre sur la personne de Perry, Johnny fuit vers les États-Unis, pourchassé par la police.

Cette chronique débute en 1937 et s’achève en 1963. Elle conte l’histoire d’une famille victime de la Dépression puis des difficultés du Canadien français à une certaine époque : le chômage, la double aliénation linguistique et politique, la misère endémique. Jusque vers la moitié du roman, Aimé, le père, puis Marguerite, la mère de famille, apparaissent au premier plan, véritables héros de cette saga. Marguerite représente un des plus beaux personnages de femme du roman québécois, toutes époques confondues.

P. Villeneuve photographié par Gabor Szilasi en 1970/BAnQ

Autre magnifique aspect du récit de Villeneuve, on voit défiler, au fil des chapitres, le roman de la terre puis le roman urbain, le roman réaliste façon Parti pris, une manière de parodie du roman policier, avec des allusions à des figures associées à chacun de ces genres, comme celle du survenant, très nettement identifiable en la personne de l’oncle Jean-Joseph. Le critique Claude Janelle avait observé avec quel art Johnny Bungalow condense un siècle d’histoire de littérature québécoise et « fait la synthèse de trois et même de quatre générations littéraires au Québec3 ». « Villeneuve, remarquait encore Jacques Pelletier, réussit à la fois à éviter l’idéalisation de ses personnages et à l’autre extrême leur misérabilisation. En ce sens, il fait preuve de profond réalisme4. » Pour Paul Villeneuve, l’Abitibi de 1937, c’est aussi le roman de la terre, le Montréal de 1940 se confond avec le roman de la ville, aussi bien le Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy que Les Plouffe de Roger Lemelin. La thématique de son temps : le pays, la revendication politique, Villeneuve la revisite également à travers sa lecture des sociologues Albert Memmi et Frantz Fanon, comme de tous les autres contempteurs des colonialismes de tous acabits.

Rappelons encore que le roman de Villeneuve a figuré parmi les quatre finalistes au Grand Prix littéraire de la Ville de Montréal, avec L’épouvantail d’André Major, Une chaîne dans le parc d’André Langevin et Neige noire d’Hubert Aquin, qui remporta le prix. En 1974, quelques commentateurs avaient vu en Johnny Bungalow « l’un des événements marquants de la saison littéraire5 », un roman « emporté par un souffle puissant6 », comparable aux Raisins de la colère de John Steinbeck, le monumental chef-d’œuvre de 1939. Par son ambition, très certainement, Villeneuve visait aussi haut que le romancier américain, car comme le soulignait le critique Réginald Martel, Johnny Bungalow « englobe et dépasse la littérature proprement dite. […] Tout est violence et tout est tendresse dans la puissante chronique de Paul Villeneuve. […] Une œuvre pas fignolée, une œuvre qu’il vous jette au visage parce qu’il ne peut plus la retenir7 ». En général, la critique a donc bien senti toute la force de l’œuvre, en dépit des réserves émises ici et là : « C’est un roman énorme, picaresque, confus qu’a écrit M. Paul Villeneuve […]. J’en admire l’ampleur, j’en déplore le désordre8 ». On s’en accommodera jusqu’à nouvel ordre et, jusqu’à un certain point, ce désordre me plaît, il participe de la vigueur même du roman, dans la mesure où l’on peut préférer une œuvre vivante, puissante et marquée par cette démesure, à n’importe quel roman gentil et sans cicatrice.

Brusquement, Villeneuve délaisse l’écriture et le public perd sa trace. Aujourd’hui, une réédition s’impose.

La lecture comme compagnonnage

Les années 1960 et 1970 ont donné lieu à une mise en question de la représentation romanesque par le biais de jeux d’écriture et d’une subversion des rapports entre la fiction et le réel. Pensons aux Emmanuel Cocke, Victor-Lévy Beaulieu et Jean-Marie Poupart, qui jouaient alors la carte de l’autodérision et du sabotage. Mais leur intention subversive les distingue de Johnny Bungalow, plus près d’un roman comme Le cassé de Jacques Renaud, dont l’objectif n’est certainement pas de brouiller les cartes de la vraisemblance romanesque. Si Villeneuve crée avec son héros des liens ambigus, s’il établit une frontière poreuse entre le roman et les commentaires sur le roman, Johnny Bungalow conserve malgré tout un réalisme en assez bonne et due forme.

Si j’avais à rééditer ce roman, je serais embarrassé par ses nombreuses « Notes pour le compagnon-lecteur » : 123 notes inégalement distribuées sur 400 pages. En voici quelques exemples : « Cela se passe en 1937, dans les dernières années de la grande crise économique » ; « En 1941, eut lieu une grève spontanée aux usines d’aluminium d’Arvida ; l’arrêt de travail dura quelques jours… » ; « En tentant de désamorcer une bombe, un policier fut blessé gravement… » En gros, ces notes sont de trois ordres : documentaire, linguistique et narratif. L’une explique un québécisme ou un terme technique, telle autre nous dévoile un renseignement (« Marguerite et ses enfants logeaient dans trois chambres dans le sous-sol de la maison de Perry »), cette autre, encore, définit brièvement le concept économique de plus-value. Le principe me plaît comme il déplaira à d’autres. Utiles, ces notes donnent l’impression d’une étude inscrite au cœur même d’un roman, elles télescopent la fiction et l’histoire. Je songe à certaines œuvres de Vladimir Nabokov et de Jorge Luis Borges, bien sûr, mais aussi à des romans comme L’antiphonaire ou Trou de mémoire d’Hubert Aquin, œuvre baroque et éminemment politique qui joue explicitement sur ce même rapport délicat entre fiction et réalité. Maladresse de l’auteur ou choix concerté ? Négligence éditoriale ? Soumission à une mode passagère ou influence directe ? En remettant ce roman sur le marché, l’éditeur aurait un choix à faire : conserver ces notes telles quelles ou les éliminer.

Johnny Bungalow, lecteur de Paul Villeneuve

P. Villeneuve signant un exemplaire de J’AI MON VOYAGE. Photo par Gabor Szilasi en 1970/BAnQ

Une importante « Annexe historique » sous-titrée « Lettre à Johnny » clôt le roman. Elle est de janvier 1974, alors que la partie précédente du roman est datée d’octobre 1969-octobre 1973. Là encore, le romancier joue la carte de la confusion des références, il entremêle le vrai et l’invention romanesque. En réponse à une demande de son héros, le narrateur ajoute vingt pages de mise au point sur la situation du Québec. Le roman se fait didactique, sans fausse honte : « Je ne suis pas historien, écrit Villeneuve, et les trous dans mes connaissances de l’histoire du Québec me laissent souvent honteux… » Nous apprenons que Johnny Bungalow résulte des entretiens que Villeneuve aurait eus avec Johnny lui-même en 1967. Villeneuve informe Johnny que son roman a été accepté. Cette « Lettre à Johnny » prolonge le récit : on découvre que Madeleine vit toujours et que Johnny se cache de la police. On peut imaginer le roman coupé de moitié et l’Annexe alors incorporée au roman. Le critique Louis Morin[9] avait carrément préféré l’Annexe au roman lui-même, la jugeant mieux réussie et plus touchante. Cette adresse du romancier à son personnage porte le récit à un palier supérieur. Villeneuve écrit à Johnny : « […] je serais le plus malheureux du monde si tu étais obligé de lire mon livre – qui est une partie de ta vie – en prison ».

Comme chez Aquin, comme chez Jacques Godbout ou chez Victor-Lévy Beaulieu, projet romanesque et projet politique s’entremêlent, l’histoire entre dans la narration et transforme le rapport au monde du héros et celui du romancier à son propre univers romanesque. On pense à l’Appendice que Jacques Ferron place à la suite de sa réédition de La nuit, en marquant explicitement sa volonté d’incarner son univers fictif : « Alors j’ai regretté que La nuit n’ait été qu’une fiction », écrivait Ferron. La remarque vaudrait pour Johnny Bungalow. Ferron y répondait après coup – Villeneuve, lui, répond d’avance aux éventuelles mouvances de l’histoire.

Ces « Notes pour le compagnon-lecteur » et l’Annexe sont pour Villeneuve une médiation entre le texte et le monde. Tout comme nous, Johnny Bungalow devient lecteur de Paul Villeneuve, dans un fragile et dérangeant équilibre qui fait parfois les œuvres fortes.

 

Inédit « Se mettre à l’œuvre » (extrait)
Par Paul Villeneuve, printemps 1973

Je pense et repense à Johnny Bungalow ; il devient en quelque sorte mon double, une sorte de création de l’esprit qui me propulse en avant ; je me vois revenant d’Abbitibbi, mon manuscrit sous le bras et faisant la tournée des amis avec un gallon de vin, leur payant la traite, leur lisant des extraits de mon livre, exalté, heureux, fier, fou comme un enfant qui vient de construire un grand château de sable sur une plage brûlante ; et je parle et je parle, et je raconte le cheminement de ce livre, les mille et un détours que j’ai franchis, les aventures intérieures qui en ont jalonné le parcours depuis trois ans, les autres livres qui se sont écrits en même temps que mon Johnny. Ce livre constitue en fait le centre géométrique d’une production aussi diversifiée que féconde je crois. L’acte d’écrire prend maintenant un caractère non seulement de pure libération mais devient une façon d’être, une façon d’aborder le monde et peut-être de le transformer.


Paul Villeneuve a publié :
Les heures rouges, drame (dans Écrits du Canada français), 1966 ; J’ai mon voyage !, roman, Du Jour, 1969 ; Satisfaction garantie, récit, Claude Langevin éditeur, 1970 ; Le pays souterrain, pamphlet, Du Cri, 1971 ; Johnny Bungalow. Chronique québécoise, 1937-1963, roman, Du Jour, 1974.

 

1. Jacques Pelletier, « Paul Villeneuve : naissance d’un romanesque épique ? », Liberté, vol. 16, nº5-6, septembre-décembre 1974, p. 106.
2. Jacques Pelletier, « Victor-Lévy Beaulieu, écrivain professionnel », Voix et images, vol. III, n°2, décembre 1977, p. 190.
3. Claude Janelle, « Le Johnny Bungalow de Paul Villeneuve. Un témoin littéraire et social », Le Jour, samedi 22 juin 1974.
4. Jacques Pelletier, « Paul Villeneuve : naissance d’un romanesque épique ? », op. cit., p. 107.
5. Marcelle Fontaine, « Johnny Bungalow », dans Maurice Lemire, Gilles Dorion et Aurélien Boivin (dir.), Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, t. V, 1970-1975, Fides, Montréal, 1987, p. 464.
6. Denise Pelletier-Bouchard, « ‘Johnny Bungalow, chronique québécoise’, le troisième roman de Paul Villeneuve », Le Quotidien, samedi 27 avril 1974.
7. Réginald Martel, « Du roman comme acte fou », La Presse, samedi 20 avril 1974.
8. Jean Éthier-Blais, « Au nom de l’humanité souffrante », Le Devoir, samedi 11 mai 1974.
9. Louis Morin, « Paul Villeneuve. Johnny Bungalow », Livres et auteurs québécois, 1974, p. 54-55.


EXTRAITS

nous devenons des vauriens ! nous devenons des chiens pas de couilles ! on nous engraisse à la petite semaine, et, pendant que le territoire est de plus en plus exploité par vous savez qui, on nous hypnotise avec de la bière, des autos, des disques, des musiques qui nous assourdissent et nous empêchent d’entendre les longs cris des machines qui tournent le territoire sens dessus dessous et charroient le bois, les mines et bientôt l’eau ailleurs dans des pays étrangers…
Johnny Bungalow, p. 362.

Au fond, je ne suis qu’un instrument dans un immense et long processus de libération, et tout ce que j’espère c’est de pouvoir être à la hauteur des tâches qui vont m’incomber lorsque je me mettrai à l’œuvre à plein temps […].
Johnny Bungalow, p. 380.

Je pense que je dois être un poète dit Jean-Joseph, mi-sérieux, mi-blagueur. Je vous ai ramené des cadeaux plein mon sac, mais vois-tu Julien, moé j’ramène surtout des souvenirs ; ces souvenirs, c’est à moé en propre, à moé tout seul mais j’peux les partager avec tout le monde ; j’peux les donner à tout le monde ; j’peux les partager sans arrêt ; c’est la seule chose au monde qui s’épuise pas…
Johnny Bungalow, p. 205.

 

 

Publié le 5 avril 2018 à 16 h 39 | Mis à jour le 23 juin 2018 à 16 h 39

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