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Sébastien Gnaedig

Les futurs de Futuropolis et de la BD – Entrevue avec Sébastien Gnaedig

Sébastien Gnaedig, Profession du père*

Directeur éditorial chez Futuropolis, et dessinateur, Sébastien Gnaedig était de passage à Québec lors du Festival Québec BD 2018. Nuit blanche en a profité pour lui demander quels sont les axes de développement actuels du neuvième art. Tout de go, Sébastien Gnaedig répond : « Les axes de développement de la bédé, il y a en a plein. Ce qui est d’autant plus intéressant est que nous vivons un âge d’or dans le domaine de la bande dessinée adulte ». Mais pour comprendre où va Futuropolis, il faut comprendre d’où elle vient.

Les revues de bandes dessinées

La bande dessinée adulte francophone en Europe a émergé dans les années 1970 avec des magazines tels que Pilote, Métal hurlant, Charlie Hebdo, L’Écho des savanes, Fluide glacial et (À suivre). Puisque l’accent était mis sur la publication du périodique, les livres étaient relégués au second plan, et seules les séries les plus populaires étaient publiées en albums, ce qui fermait la porte à de nombreux auteurs. C’est pour remédier à la situation que Futuropolis est fondée en 1974, considérée par plusieurs comme la première maison d’édition indépendante de BD en France.

Une planche de la réédition de 2006

Mais les années 1980 sont difficiles pour le neuvième art avec la disparition des revues Tintin et Pilote. Futuropolis sera achetée par Gallimard et se lancera dans l’édition de grands textes accompagnés d’illustrations, ce qui n’est pas sans soulever certaines critiques de la part du milieu littéraire. Sébastien Gnaedig se souvient très bien de la réaction de la presse au moment où Voyage au bout de la nuit de Céline, illustré par Tardi, est publié : « Le journal Libération avait titré sur une double page : ‘Céline abâtardi’. Ce jeu de mots, c’était leur manière de dire que ce n’était pas possible de faire ça ».

En 1994, tout s’arrête et Futuropolis reste en jachère pendant dix ans, jusqu’au moment où Gallimard offre à Sébastien Gnaedig de relancer la maison d’édition. Fort de son expérience d’éditeur, il dresse un constat déterminant : « En 2004, il y a une deuxième génération d’auteurs qui est là déjà depuis une dizaine d’années, des auteurs qui ont appris leur métier, se sont installés dans le paysage de la bande dessinée et sont arrivés à un moment où ils ont envie de passer à autre chose. Je parle d’auteurs comme Étienne Davodeau, Rabaté, Sfar, Blain, Larcenet, Lewis Trondheim, David B., Gibrat, Lepage. Ils ont envie d’explorer d’autres avenues, ils ont envie d’utiliser leur art pour parler autrement, pour aller encore plus loin ».

Pour leur permettre d’exploiter à fond leurs idées, il faut repenser le livre papier : « L’idée à ce moment-là est que cette explosion des histoires et des propos doit être accompagnée par une forme nouvelle de livres, qui permettra peut-être de s’approcher d’un public nouveau qui a envie de lire des histoires, de découvir des thématiques nouvelles et pour qui le format 48 pages couleurs n’a aucun sens ». En 2004, la bande dessinée  existe essentiellement en trois formats : le format normal, utilisé pour les séries telles Astérix, le grand format, souvent employé pour des séries fantastiques comme Lanfeust de Troy ou La caste des Méta-Barons, et le format destiné aux romans graphiques, plus petit, souvent en noir et blanc, qui rappelle celui du roman, d’où son nom. « C’est une stratégie développée par certaines maisons d’édition afin de se rapprocher d’un public plus littéraire. Mais ce format est petit et donc le dessin est assez ramassé, ce que je trouve gênant. »

« Et c’est ainsi que pendant un an, avant qu’on ne sorte les premiers livres, avec le directeur artistique nous avons travaillé sur les formats et sur les papiers. Notre stratégie était que, pour rejoindre un nouveau lectorat, il faut leur proposer des objets qu’ils ont envie d’acheter, et ce, à des prix plus élevés que celui de la bande dessinée traditionnelle. Paradoxalement, au même moment, beaucoup de grandes maisons s’affolent à propos du numérique, car de jeunes diplômés qui sortent des écoles de commerce disent : ‘Ça y est, le livre n’existera plus’. C’est ainsi que les six premières années suivant le lancement du premier album, on a été l’éditeur le plus cher du marché, et personne ne nous l’a reproché. Ça n’a jamais été un frein parce qu’on a proposé des objets qui étaient plus beaux que les autres. Futuropolis n’a pas été la seule maison à le faire, mais nous, on l’a fait pour tous nos livres. »

« Le format dont je suis le plus fier, c’est celui du livre Les ignorants d’Étienne Davodeau [Futuropolis, 2011]. Il s’agit d’un format plus grand qui donne de la place au dessin, avec un papier cartonné qui donne un poids au livre, et avec ce fameux dos rond que, nous, on trouve très joli, aux pages reliées qui s’ouvrent facilement. On peut le mettre à plat, c’est agréable, et on n’a pas besoin d’appuyer au risque de casser la reliure. »

La bédé de reportage

« Au moment où j’arrive à Futuropolis, un des livres les plus importants que j’avais publiés au cours de ma carrière était Le photographe d’Emmanuel Guibert avec Didier Lefèvre [Dupuis, 2004] On y découvre l’histoire d’un photojournaliste qui accompagne une mission de Médecins sans frontières en Afghanistan. Avec cet album, une avancée formelle s’est faite, pas facilement, mais qui a été acceptée immédiatement, avec ce mélange de photos et de dessins dans une bande dessinée. C’est la fameuse bande dessinée de reportage qui est une des grandes tendances depuis une quinzaine d’années. »

Revenant sur Les ignorants, Sébastien Gnaedig explique qu’Étienne Davodeau fait partie de ces auteurs qui souhaitent sortir de leurs ateliers pour raconter autre chose, rencontrer des gens, témoigner du monde qui les entoure. « L’histoire de ce livre, à la base, est très simple. J’ai un auteur qui vient me dire : ‘J’ai l’intention de suivre mon voisin vigneron pendant un an et demi pour voir ce qu’il fait et pendant ce temps-là, je lui fais découvrir la bédé. J’ai envie de raconter le récit de cette initiation croisée. Est-ce qu’on est d’accord pour signer un contrat ? Je ne sais pas où je vais ni le nombre de pages que ça fera, mais par contre je veux bien avoir de l’argent pour le faire’. À ce moment-là, et c’est là que la relation entre un éditeur et un auteur est importante, je suis plus convaincu qu’Étienne lui-même qu’il va le faire et qu’il va réussir à le faire, parce que c’est un auteur qui est en pleine possession de ses moyens, qui a maintenant vingt ans de bande dessinée derrière lui, et qui justement s’est libéré du carcan qui consistait à écrire un scénario de A à Z avant de commencer le moindre dessin, qui n’a plus envie de ça et qui se sent suffisamment libre et sûr de lui pour y aller sans filet. Et cette relation de confiance fait qu’à un moment donné, si on trouve qu’il y a quelque chose qui patine, on peut le dire à l’auteur, on retravaille et on reprend. Et c’est ce qui s’est passé. »

« Même chose avec Emmanuel Lepage qui, après avoir fait un album très classique, a l’impression de ronronner et se dit qu’il va profiter d’un voyage en Antarctique pour faire une bande dessinée où se mêleront les croquis faits sur place et son récit de voyage [La Lune est blanche, Futuropolis, 2014]. Ce livre a changé radicalement sa manière d’aborder la bande dessinée. La bande dessinée de reportage est devenue un axe important avec tous ces auteurs qui se sont dit : ‘J’en ai marre d’être au bureau et de travailler de manière sédentaire, j’ai envie de voir des gens et j’ai envie de parler de sujets qui m’importent, de problèmes sociaux, de problèmes qui me révulsent…’ »

« Le reportage au moyen de la bande dessinée, c’est beaucoup moins violent qu’avec une caméra. Qu’est-ce qu’il y a de plus naturel, de plus sympathique finalement que quelqu’un qui vient avec un crayon et un carnet, qui prend des notes et fait des dessins ? C’est magique et très doux. Ça crée une confiance, une intimité que la bande dessinée relaie magnifiquement. C’est un art assez intime, d’autant plus qu’il s’agit d’un des seuls domaines de l’image où le lecteur est le maître du temps, simplement parce qu’il détermine le rythme. Dans un reportage télévisuel, on est pris par le rythme imposé. Avec la bande dessinée, on peut rester sur une image, on peut détailler, on peut entrer dans une image, on peut rester avec les personnages un temps, on peut revenir. C’est une des grandes forces de la bande dessinée de reportage. »

La bédé documentaire

Futuropolis a aussi publié des ouvrages relevant de l’essai, qui ont pour but d’expliquer, d’initier les lecteurs à des sujets qui pourraient paraître arides, mais qui, une fois présentés en dessins, deviennent soudainement passionnants. « Je rencontre des historiens, des journalistes, des scientifiques, des économistes qui se disent que la bande dessinée est un super vecteur pour parler de sujets sans que ça soit édulcoré. » Ainsi le dessinateur David B. a illustré les propos de l’historien Jean-Pierre Filiu dans Les meilleurs ennemis (Futuropolis, 2011), qui retrace l’histoire des relations entre le Moyen-Orient et les États-Unis depuis leur création. « Ce n’est pas de l’aventure historique comme à l’époque du magazine Vécu, mais il s’agit de vrais sujets historiques. Ce qui est magique, c’est qu’avec une seule image on comprend tout. »

Finalement, la bédé peut être une invitation à découvrir de nouveaux horizons. « La direction du Louvre est venue me voir et a donné carte blanche à des auteurs de bande dessinée pour qu’ils présentent le musée et ses œuvres. Évidemment, le Louvre est un des plus prestigieux musées du monde mais, comme le dit la direction : ‘Attention, pour beaucoup de gens, c’est aussi un lieu inapprochable et un peu figé, monstrueux et intimidant, et la bande dessinée pourrait être une porte d’entrée pour des gens qui auraient autrement été intimidés’. Aujourd’hui le dessin se passe là où l’art contemporain a parfois abandonné le figuratif, certains des grands dessinateurs se retrouvent dans la bande dessinée aujourd’hui. » De son métier, Sébastien Gnaedig dit : « Je suis devenu spécialiste pour intégrer des gens qui ont un propos intéressant et les faire travailler avec des auteurs qui savent raconter en bande dessinée. »

Et demain ?

« C’est allé à une vitesse folle. Toute cette effervescence fait en sorte que la bande dessinée explore plein de choses nouvelles ;  c’est maintenant que ça se fait, c’est maintenant que ça se passe. Je ne sais pas encore où ça va aller. L’histoire de la bande dessinée s’écrit en ce moment même et j’en suis un témoin privilégié. »

« Mais tout n’est pas rose. Le marché de la bande dessinée connaît une crise en raison d’une énorme augmentation  du nombre de livres. Même si le marché de la bande dessinée est un des secteurs qui se porte le mieux, qui progresse un peu chaque année, le nombre d’acteurs a grossi de manière beaucoup plus importante que ce que le marché peut absorber. Les auteurs se plaignent de voir leurs conditions fondre. Ils disent qu’ils n’auront plus les moyens de s’en sortir. Pour beaucoup, le marché de la BD se rapproche de celui de la littérature dans lequel la plupart des auteurs qui publient des romans ont un métier à côté et touchent des droits sur leurs ventes mais ne sont pas rémunérés pour l’écriture de leurs romans, à part, évidemment, les grands succès. »

Puisque le marché en est à un moment charnière, peut-être que le neuvième art doit se réinventer : « Le dessin, c’est très long, donc il faut trouver d’autres graphismes plus légers, plus rapides à exécuter pour quand même raconter une histoire, et il y a peut-être un certain type de bande dessinée qui est en train de disparaître ou de se réduire en nombre là où de nouvelles manières de faire, des manières plus rapides où le dessin a parfois moins d’importance, sont en train d’émerger. »

 


* D’après le roman de Sorj Chalandon, Futuropolis, 2018.

Publié le 12 juillet 2018 à 14 h 42 | Mis à jour le 12 juillet 2018 à 15 h 47

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