La vie sur Terre après l’homme

bestiaire

« Le Pangolin », tiré du Bestiaire d’Aloys Zölt (1831-1887), Du Chêne/F. M. Ricci, 1979.

 

Faire des prédictions est très facile ; après une couple de bières, à peu près n’importe qui peut s’autoproclamer expert du genre. Faire des prédictions qui se réalisent est beaucoup plus difficile, même pour les vrais experts, surtout, comme le disait avec humour le physicien Niels Bohr, si elles concernent le futur.

Même les futurologues les plus réputés ont le don de se tromper doublement : la plupart du temps, ce qu’ils prédisent n’arrive pas et ce qui arrive, ils ne l’avaient pas vu venir. Il suffit de relire les prédictions des années 1950 sur ce que devait être la vie en l’an 2000 pour constater notre risible et impressionnante incapacité à prédire le futur. Ainsi on nous annonçait la société des loisirs alors qu’on n’a jamais autant travaillé ; on nous préparait à ne manger que des concentrés industriels nutritifs, mais ternes, alors que la gastronomie n’a jamais été aussi populaire ; on nous imaginait voguer librement dans des voitures volantes alors qu’on est paralysés dans des embouteillages. À l’inverse, personne n’avait vu venir une guerre déclenchée par des avions de ligne attaquant des gratte-ciel, ni l’épidémie d’obésité, ni Internet.

Si l’humain disparaissait dans un an, il serait plus facile d’imaginer avec assurance la vie après nous que si cela avait lieu dans 1000 ou 10 000 ans. En effet, ne connaissant pas l’état de la biosphère dans 10 000 ans, nous ne pouvons savoir comment elle rebondirait à la suite de notre élimination planétaire. De plus, la trajectoire de l’évolution de la biosphère après nous dépendra non seulement de son état à ce moment, mais également de la soudaineté de notre exit. Si notre espèce disparaissait progressivement en quelques centaines d’années, les effets sur le reste de la vie ne seraient pas les mêmes que si nous disparaissions tout d’un coup, frappés par une catastrophe quelconque. Enfin, l’avenir post-humain de la biosphère dépendra aussi de la nature de la catastrophe ayant causé notre extinction. Le devenir de la vie après nous sera très différent selon que notre disparition est provoquée par un virus ne s’attaquant qu’à nous, ou par la chute d’un astéroïde ou à la suite d’une guerre nucléaire planétaire. Dans ces deux derniers cas, c’est non seulement l’humain, mais la plupart des espèces de la planète qui disparaîtraient. La suite des choses serait alors bien sûr tout autre par rapport à une élimination chirurgicale uniquement de notre espèce.

La vie a connu presque toute son histoire sur Terre avant nous (environ 99,995 %). Elle peut donc très bien continuer sans nous. Depuis l’invention de l’agriculture, il y a environ 100 siècles, et les débuts de notre explosion démographique qui en a découlé, nous avons exercé tellement d’impacts négatifs, voire dévastateurs, sur à peu près tous les écosystèmes de la planète que la vie en général pourrait en fait continuer beaucoup mieux sans nous. Plusieurs auteurs considèrent que la vie sur Terre connaît présentement la sixième extinction de masse de son histoire. Comme cette dévastation de la biodiversité actuelle est causée par notre espèce, si nous disparaissions bientôt, ce serait la fin de la catastrophe pour le reste de la vie. Selon la Genèse, juste après avoir créé Adam et Ève, Dieu les bénit en leur disant : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la Terre et soumettez-la ». Il répète ce même ordre à l’humanité après le Déluge, ajoutant même : « Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la Terre ». Il semble bien que nous ayons pris ces commandements au sérieux et que nous y ayons obéi avec un zèle forcené et un enthousiasme excessif, pour le plus grand malheur de la biosphère.

L’espèce Homo sapiens existe depuis environ 200 000 ans, mais c’est seulement depuis 10 000 ans qu’elle est devenue extrêmement envahissante au point d’être aujourd’hui une grande productrice de bio-monotonie. Pour en arriver là, nous avons créé de vastes monocultures agricoles et forestières et d’innombrables populations de mammifères domestiques, provoqué des destructions systématiques de milieux naturels et surexploité de nombreuses espèces marines. Vu de l’extérieur, tout se passe comme si l’objectif de l’humain était le contrôle, voire la destruction de la vie sur Terre. Libérés de toutes ces pressions énormes, la plupart des écosystèmes de la planète pousseraient un grand soupir de soulagement et commenceraient à produire librement une nouvelle vague de biodiversité, comme cela est arrivé après la disparition des dinosaures il y a 65 millions d’années. Malheureusement, nos théories d’évolution sont excellentes pour expliquer le passé et le déroulement du présent, mais très mauvaises pour prédire le futur. Sauf dans les grandes lignes et en se limitant aux principes généraux, il est donc impossible de prédire, dans les détails, les formes que prendrait cette biodiversité future sans nous. Voici tout de même quelques tentatives de prédiction.

Il est fort probable que les bactéries, c’est-à-dire toutes les formes de vie unicellulaires, continueront d’exister après nous, comme si rien ne s’était passé. Après tout, elles existent depuis les débuts de la vie sur Terre, il y a environ 3800 millions d’années, et constituent, et de loin, les formes de vie les plus abondantes en nombre, en diversité et en biomasse encore aujourd’hui. Par exemple, le nombre de bactéries vivant dans et sur mon corps est environ 10 fois supérieur au nombre de cellules qui constituent mon corps lui-même.

Si l’humain disparaissait, il est fort probable que de nombreuses autres espèces s’éteindraient en même temps. En effet, l’humain est une espèce très adaptable, capable de bien vivre dans tous les milieux et tous les climats de la planète et il est très abondant (environ 7000 millions actuellement). Nous sommes donc devenus comme une mauvaise herbe envahissante et très difficile à extirper. Quelle qu’en soit la cause, notre extermination risque donc d’entraîner celle de nombreuses autres espèces moins résistantes. Dans ce scénario, les espèces généralistes, adaptables et cosmopolites auront plus de chances de survivre que les espèces spécialisées et locales, comme le panda et l’ours polaire, par exemple. Les rats et les « coquerelles » ont plus de chances de nous survivre, mais risquent de s’ennuyer de nos déchets et de tous les milieux favorables que nous leur offrons bien involontairement. Si elles arrivent à survivre jusque-là, ce qui est fort douteux, la plupart des milliers d’espèces considérées comme menacées d’extinction aujourd’hui ne survivraient probablement pas aux conditions qui entraîneraient notre disparition. Ce serait un cas tragique de l’ironie du sort car elles sont justement celles qui auraient le plus à gagner à nous voir disparaître, puisque c’est à cause de nous qu’elles sont menacées.

Une autre prédiction à peu près certaine est que l’évolution de la vie ne reviendra pas en arrière. L’évolution par sélection naturelle construit toujours du neuf, de l’inédit, du surprenant. Après nous, tout sera donc nouveau, aucune espèce disparue ne reviendra à la vie, y compris la nôtre, bien sûr. En effet, l’origine d’une espèce est tellement contingente qu’elle n’a rien d’inévitable, ni même de prévisible. L’émergence d’une espèce est toujours l’aboutissement d’un long cheminement historique, unique et tortueux, parsemé d’aléas, d’essais et d’erreurs. L’espèce Homo sapiens, une fois exterminée, n’a aucune chance d’émerger de nouveau, même à partir de l’une ou l’autre des espèces de singes qui nous survivraient. Pour reprendre un dicton écologiste des années 1960, « l’extinction, c’est pour toujours ». Il est même probable qu’aucune autre espèce avec notre sorte d’intelligence n’émergerait de nouveau. Après tout, il n’en a émergé qu’une seule parmi les centaines de millions produites sur Terre, et ce, seulement après plus de 3500 millions d’années d’évolution. Notre émergence sur Terre était un événement unique et accidentel. De plus, notre disparition serait une démonstration que cette sorte d’intelligence qui est la nôtre n’était peut-être pas une si bonne idée, après tout.

L’avenir de la vie sera donc surprenant, mais cela ne veut pas dire que tout est possible. En effet, la sélection naturelle ne peut que modifier le matériel des générations précédentes : elle fait du neuf, mais toujours avec du vieux. Elle est donc créatrice, mais sa créativité est tout de même canalisée par la trajectoire de l’histoire passée et contrainte par la nature du matériel disponible à chaque moment, autant que par les lois de la physique et de la chimie. La vie après nous sera donc différente et surprenante, mais tout de même semblable à la vie actuelle et surtout à la vie qui nous survivrait. Cette vie future post-humaine serait donc surprenante, mais beaucoup moins que toutes les formes de vie que l’on pourrait trouver sur d’autres planètes, puisqu’elle serait après tout une descendante de la vie terrestre.

Un scénario plus acceptable que notre extinction totale, quoique presque aussi catastrophique, serait que « seulement » 75 ou 80 % de l’humanité disparaisse. Cela donnerait aux 20 % survivant la chance de redémarrer notre relation avec le reste de la vie avec plus d’intelligence et de respect pour la biosphère dont notre survie dépend. L’idéal évidemment serait d’avoir l’intelligence de réagir avant que cela n’arrive : en réduisant notre population planétaire et en mettant fin à la surexploitation des ressources et au gaspillage scandaleux engendré par la surconsommation. Ceci permettrait de stopper la sixième grande extinction de la vie sur Terre dont nous sommes la cause et nous ferait redevenir comme toutes les autres espèces, une espèce en équilibre dans et avec la biosphère.

Il est difficile d’envisager avec optimisme ce scénario idéal, mais il est la seule option qui ne soit pas désespérante : avoir la lucidité et l’intelligence de ralentir et de faire dévier le Titanic avant la collision qui s’annonce. C’est le meilleur que l’on puisse souhaiter pour notre futur et celui du reste de la vie sur Terre après l’adolescence destructrice, à courte vue et bête de l’histoire récente de notre espèce. Il s’agit plus d’une espérance que d’une prédiction. Enfin, si mes prédictions optimistes ne se réalisent pas, ma réputation de futurologue n’en souffrira pas puisqu’il n’y aura de toute façon plus personne pour le savoir.


 

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Publié le 27 mars 2014 à 16 h 03 | Mis à jour le 23 avril 2015 à 10 h 43

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