Russell Banks

VOYAGER

Trad. de l’américain par Pierre Furlan
Actes Sud, Arles, 2017
315 pages
39,95 $

Le rêve de tout romancier américain n’est-il pas de devenir le héros de ses propres récits ? Voilà chose faite, et assumée, pour Russell Banks avec ce recueil de récits qui couvrent à la fois les pérégrinations géographiques et amoureuses de l’auteur de Continents à la dérive, Sous le règne de Bone et Pourfendeur de nuages, pour ne nommer que ces titres. Le premier récit éponyme débute ainsi : « Un homme qui s’est marié quatre fois a bien des explications à fournir ». Et ces explications nous seront données à la faveur d’un périple réalisé à la demande d’un magazine de voyage new-yorkais qui a proposé à Russell Banks d’écrire une série de reportages sur les Caraïbes, que ce dernier affectionne et connaît bien pour y avoir vécu avec sa première femme et ses filles. Trente îles en soixante jours, et presque autant de reportages en retour. On reconnaît là la fougue de l’auteur, tout autant que son goût des défis, son besoin de bouger sans cesse. Les détails propres au guide de voyage que l’on se procure avant de partir dans ces contrées exotiques ne manquent pas : cartographie et géologie des lieux, flore, faune terrestre et ailée, coutumes diverses, sans oublier l’essentiel : commentaires sur les restaurants fréquentés. Le tout servi avec humour et moult détails qui transforment le lecteur sédentaire en voyageur virtuel. En prime, le récit des différents mariages, divorces et remariages avec les commentaires et explications du principal intéressé. On l’aura compris, on navigue ici en zone ludique. Russell Banks n’occulte pas pour autant les grandes questions qui nous tarabiscotent une vie durant. Il replonge dans son passé pour mesurer la distance parcourue, celle qu’il lui reste à franchir ; au passage, il en tire quelque enseignement sans chercher à s’apitoyer sur son sort. Ce qui mérite déjà le détour.

On y apprendra tour à tour ce qui a amené Russell Banks à vouloir rencontrer Fidel Castro pour lui proposer de joindre les forces de libération cubaines, à entreprendre l’ascension de l’Everest à 72 ans, à fuguer à Édimbourg pour y épouser sa quatrième femme et, sans doute mon récit préféré, à faire un pèlerinage en Caroline du Nord, à Chapel Hill, lieu des premières découvertes, des premières amours et des grandes amitiés qui se sont effilochées au fil du temps. Russell Banks prend la route dans un minivan en compagnie d’amis d’autrefois pour des retrouvailles qui s’avéreront pour le moins aussi nostalgiques qu’éprouvantes, et qui nous prouvent, si besoin est, qu’il vaut mieux ne pas trop remuer les cendres du passé. Il vaut mieux, comme Russell Banks nous y convie, s’attaquer à la liste de choses à accomplir avant de mourir que de ressasser des souvenirs.

Les lecteurs familiers de l’œuvre de Banks reconnaîtront sa touche particulière, à la fois empreinte d’aspirations et de déceptions, d’humour et d’ironie, et ce constant désir de laisser une trace avant qu’elle ne soit effacée. Ce que Voyager nous invite à faire.

Publié le 13 janvier 2018 à 12 h 00 | Mis à jour le 13 janvier 2018 à 14 h 25

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