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André Ricard

UNE PAIX D’USAGE

CHRONIQUE DU TEMPS IMMOBILE

Triptyque, Montréal, 2006
211 pages
20 $

Connu surtout comme dramaturge – huit pièces dont Le tréteau des apatrides et Les champs de glace, les plus récentes, et des textes radiophoniques – André Ricard est aussi un prosateur de haute volée. Après Les baigneurs de Tadoussac (1993), inondé de lumière estivale, il nous donne, lentement, secrètement mûri, un autre récit d’égale intensité mais de dimensions plus amples et de couleurs beaucoup plus sombres. Récit ou plutôt « chronique privée », dont maintes pages, d’une beauté accomplie, se condensent en poèmes en prose.

Le narrateur – très proche de l’auteur – séjourne à Mexico pour y poursuivre un travail littéraire, traduction et participation à un atelier de théâtre. Dans les marges de cette activité, il flâne, observe la mégapole en sa démesure et le petit peuple des rues, visite les pyramides aztèques brûlées de soleil, jouit d’un jardin frais comme une oasis. Par des rencontres diverses il entrevoit une société complexe, lieu de tensions et de difficultés quotidiennes, d’écarts extrêmes de fortune, échantillon des bouleversements mondiaux. Le modernisme prédateur est sans doute la manifestation présente du dieu cruel dont les légendes séculaires prophétisaient le retour. Lieu d’histoire aussi où d’anciennes civilisations bâtisseuses se croisent, auxquelles se superposent – par exemple au théâtre – des formes culturelles nouvelles.

C’est là que parvient au narrateur la nouvelle de l’attentat du 11 septembre contre les tours new-yorkaises. L’événement est si énorme qu’il semble avoir figé l’écoulement des jours. Il devient le foyer noir du récit, le trou béant qui aspire la conscience. À tous moments surgissent ainsi en surimpression des images de feu, de destruction, d’horreur pétrifiée.

À ces deux thèmes directeurs entre lesquels « circulent des fluides », se fond un autre, intime celui-là. Le souvenir d’une femme, « amor mio », condamnée à la chaise roulante, en sursis. Le narrateur cherchera-t-il à rétablir le lien rompu, cessera-t-il de se dérober et de nourrir sa mauvaise conscience ? Cette femme qui n’est pas nommée est l’analogue de Frida Kahlo, l’artiste au corps martyrisé ou, plus lointainement, celui de la religieuse des Lettres portugaises, autre figure emblématique du récit.

La souffrance multiple, prélude à la mort, y court, l’angoisse partout sourd. Que faire ? La tenir à distance, l’approcher, fuir ou la dévisager ? Le narrateur passe d’une position à l’autre – et le récit conjugue les deux mouvements, entre le recul permettant le regard panoramique, et une attention d’une sensibilité affinée, mise en émoi par les objets (un insecte tombé sur la feuille de papier, un orage imminent sur les collines), par les êtres rencontrés ou remémorés, et par le langage (qui à l’occasion emprunte à l’espagnol et à des registres variés et étendus). Comment se défendre, faut-il se défendre ? L’écriture pourrait être un recours mais elle est frappée d’inertie ou s’efforce en vain d’ordonner le chaos auquel elle est confrontée. « Parler d’un lieu brûlé, c’est ce que je fais. » Devant la dégradation de notre monde, celle de chaque être, faut-il donc céder à la désespérance ? Se rabattre sur « une paix d’usage », de compromis, peut-être de démission, où l’on « se fait défaut à soi » ? Face à « l’énigme d’être de ce monde » il n’y aura pas de réponse.

Cependant, dans les dernières pages, parmi les plus denses, les plus riches, le narrateur fait le point et trace un credo au moins provisoire. Survivent les sentiments de réciprocité, de compassion, de tendresse et, malgré ses défaillances, l’amour puisqu’il a été vécu et que rien ne peut rétrospectivement l’annuler. Et l’angoisse en présence de la mort n’empêche pas le saisissement par la beauté partout où elle se dévoile.

À propos de ce récit qui jamais ne cède aux modes, d’aucuns pourraient parler d’hermétisme. En réaction contre un double avachissement de notre époque, son auteur refuse toute banalité de forme comme de pensée. Ne nous y trompons pas ! L’emploi quasi mallarméen du langage qui donne à la phrase son rythme précis, au mot son rayonnement, à l’observation et à la pensée leur juste poids, est la marque d’une haute, d’une rare exigence esthétique et éthique.

Publié le 14 juin 2006 à 17 h 12 | Mis à jour le 8 février 2015 à 15 h 48

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