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Maylis de Kerangal

UN MONDE À PORTÉE DE MAIN

Verticales, Paris, 2018
285 pages
33,95 $

Accueilli par de nombreux prix, Réparer les vivants, le précédent roman de Maylis de Kerangal, avait su captiver de nombreux lecteurs en abordant le thème du don d’organes. L’auteure avait su éviter tout jugement, ou point de vue moraliste, pour mieux cerner les nombreux questionnements que soulève ce thème. Un monde à portée de main plonge cette fois le lecteur dans un tout autre univers, celui de la création, du rapport entre le vrai et le faux auquel, tôt ou tard, tout artiste doit faire face, qu’il soit écrivain ou, dans le cas du présent roman, peintre.

Le personnage de Paula, sur qui repose le roman, appartient à la même génération que celle de Simon dans Réparer les vivants, qui voit sa vie subitement interrompue après que son copain s’est endormi au volant de la camionnette qui les ramenait après une sortie de surf à la mer. Paula, qui vit chez ses parents, semble aussi dans un état de semi-torpeur avant qu’elle ne décide de s’inscrire à l’Institut de peinture bruxelloise à l’automne 2007 afin de devenir peintre de décor. Elle y fera la rencontre de deux autres jeunes, Jonas et Kate, qui, comme elle, cherchent à voir au-delà des apparences, à donner un sens à leur vie. L’Institut se spécialise dans l’enseignement du trompe-l’œil, et la directrice qui veille à la sélection, tout autant qu’à la formation des élèves, transformera à jamais le rapport qu’ils entretiennent avec le monde ambiant. Dès leur premier entretien, celle qui se présente toujours vêtue d’un chandail à col roulé noir se veut des plus explicites quant à la formation et aux exigences qui attendent ses élèves s’ils sont retenus : au-delà de connaissances et de techniques qu’il leur faut apprendre à maîtriser, « le trompe-l’œil est la rencontre d’une peinture et d’un regard, il est conçu pour un point de vue particulier et se définit par l’effet qu’il est censé produire ». Apprendre à voir au-delà des apparences, à ressentir la nature profonde des choses avant même d’avoir la prétention de les reproduire, de les copier. Voilà ce que la dame au col roulé noir s’attardera à inculquer à ses élèves bien avant de leur livrer le secret d’une technique.

Au terme de leur formation, Paula, Jonas et Kate doivent se séparer pour exécuter des contrats qu’ils décrochent tour à tour dans des résidences cossues tantôt en France, en Russie ou à New York, tantôt sur des plateaux de tournage en Italie, ou dans tout autre lieu où leur savoir-faire peut être mis à profit pour un salaire le plus souvent de misère. D’un chantier à l’autre se développe le véritable motif, la tension qui porte le roman : quelle importance, quelle valeur, quel sens doit-on donner à l’art dès lors qu’il peut être reproduit à l’identique ? Et au-delà de la valeur qu’on lui donne, comment concilier vérité et mensonges dans le monde de l’art ? C’est cette même tension qui se retrouve au cœur de la relation entre Paula et Jonas, que ce dernier résume ainsi : « […]j’ai arrêté les trompe-l’œil, j’ai arrêté les décors, je suis peintre à présent, et, Paula tendue d’un coup, ne sachant que répondre, tremblante, comme s’il venait de lui jeter sur les épaules un manteau de glace, comme s’il lui signifiait officiellement une séparation de corps et d’esprit, l’abandonnait sur la rive sale des faussetés pour s’avancer vers une vérité à laquelle elle était étrangère ».

Ce monde, que Paula croyait à portée de main, lui échappe à nouveau jusqu’à ce qu’elle accepte de travailler à la reconstitution des grottes de Lascaux 4. Paula ne peut imaginer s’acquitter de la tâche qui lui est confiée sans avoir au préalable pu voir et sentir la vraie grotte, sans avoir pu entrer en ces lieux pour en saisir l’âme qui continue à y circuler, ainsi qu’on lui a appris durant sa formation, ce qui s’avérera cependant impossible. La grotte est désormais inaccessible au public. Elle devra se contenter, comme tous ses confrères et consœurs de travail, des documents 3D qui sont mis à leur disposition. On attend d’elle, qui est passée maître dans l’art du trompe-l’œil, qu’elle produise un fac-similé de ce qui représente sans doute la plus ancienne évocation de pulsions artistiques pour échapper à l’oubli et à la mort. Cela amène Paula à se demander si les peintures continuent d’exister lorsqu’il n’y a plus personne pour les regarder. Retour à la case départ : le trompe-l’œil est la rencontre d’une peinture et d’un regard. À l’image de l’allégorie de la caverne de Platon, Lascaux interroge notre rapport à la réalité, à la vie aussi bien qu’à la mort. Et nous n’avons plus droit qu’à sa copie. Ce chapitre vaut à lui seul la lecture de ce roman.

Pour qui s’intéresse à l’art, voire à la création sous toutes ses formes, les questions que soulève ce roman demeurent essentielles.

Publié le 6 avril 2019 à 12 h 00 | Mis à jour le 6 avril 2019 à 12 h 39

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