Serge Lamothe

MEKTOUB

Alto, Québec, 2016
193 pages
22,95 $

« Mektoub », c’est ce que répond Ali ibn el Kharish à Lawrence d’Arabie lorsque celui-ci se rend compte, après son éprouvante traversée du désert, que son garde du corps manque à l’appel.

Mektoub : c’était écrit. Ton garde du corps est mort dans le désert parce que tel était son destin. Mektoub ? Voire. Lawrence d’Arabie est le contraire d’un fataliste : pour lui, le monde est un arbre des possibles, et l’homme peut changer son destin. Il retournera chercher son garde du corps, au péril de sa vie, et le sauvera. Mais quelques jours plus tard, la folie des hommes – ou le destin – fera qu’il sera contraint de le tuer de ses propres mains.

C’est ce monde, arbre des possibles où se mêle – ou non ? – la fatalité, que met en scène sous nos yeux Serge Lamothe dans ce roman où se côtoient banalité du quotidien et portes ouvertes sur d’autres dimensions.

Dans la partie I, le narrateur est fasciné par un événement survenu pendant les Jeux olympiques de Montréal : durant ces deux semaines, sept accidents ont eu lieu au même carrefour de la ville, près de chez lui. Un seul, le dernier, a fait une victime. Une femme dont on n’a jamais pu établir l’identité. Et lui avait justement rendez-vous avec une inconnue ce jour-là, une inconnue qui ne s’est jamais présentée. À l’époque, il était au début de la vingtaine, et avait plein d’espoir dans son avenir et ses capacités. Nous sommes 40 ans plus tard, et il s’avère qu’il a passé « l’existence la plus terne et la plus ennuyeuse qu’on puisse imaginer » : archiviste dans un sous-sol de la police nationale, pas d’amours, pas d’enfants, pas de voyages… sauf par les livres, ces vaisseaux virtuels. Et quelques rencontres furtives et muettes, qu’il est persuadé d’avoir eues, tout au long de sa vie, avec cette femme anonyme qu’il a baptisée Nadia.

Dans la partie II, Maya (qui n’est pas seulement le nom d’une abeille, mais aussi un mot sanskrit qui désigne « le voile des apparences, la nature illusoire du monde ») s’adresse à son ami imaginaire, Willy, qu’elle a cessé de fréquenter activement vers l’âge de dix ans mais qui l’a accompagnée de près ou de loin tout au long de sa vie tumultueuse d’infirmière de brousse. Nadia a vu Willy mourir, frappé par un poids lourd pendant les Jeux olympiques de Montréal.

C’est la rencontre et la non-rencontre de ces deux êtres tout à la fois que nous raconte Serge Lamothe dans ce récit qui prend parfois des allures d’enquête de polar, mais surtout de coups de bélier sur la solidité du monde. « On a compris depuis longtemps que les plus petites particules de l’atome sont des oscillations d’énergie : lorsqu’on tente de les observer, on constate qu’elles apparaissent puis disparaissent à un rythme effréné. […] Cela pourrait signifier qu’il y a bien une fatalité, mais qu’elle est multiple et présente un nombre incalculable de variations. »

Ce n’est qu’au prix d’un lâcher-prise sur la rationalité que le lecteur se laissera entraîner dans ce récit fascinant, à la limite de l’onirique, qui l’exposera notamment à la vision du monde d’un certain Zoltan Galaczy, auteur de divers écrits prédisant un sombre avenir à l’humanité. Mais encore une fois, cet avenir est-il inéluctable ? « Je crois qu’il inclinait à penser que les individus ont la liberté de choisir leur voie, mais que, collectivement, c’est-à-dire en tant qu’espèce, une sorte de déterminisme biologique nous condamne à l’autodestruction. »

Triste vision, certes, mais si nous vivons dans un monde où tous les possibles coexistent, une porte de sortie est-elle nécessaire ? Les récits croisés, parfois parallèles mais parfois aussi symétriques, des deux protagonistes nous posent la question tout en nous offrant une réponse hors de nos schèmes de pensée habituels. Car si Maya ne croit en rien, ni à l’astrologie, ni à Bouddha, le fantastique imprègne son univers.

« Une maille à l’endroit, une maille à l’envers. L’univers est tricoté comme ça. Il n’a pas à s’excuser. »

Publié le 5 octobre 2017 à 15 h 30 | Mis à jour le 6 octobre 2017 à 14 h 31

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