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Raymond Guérin

LETTRES À SONIA

(1939-1943)

Gallimard, Paris, 2005
349 pages
44,95 $

Raymond Guérin (1905-1955) est un des grands oubliés de la littérature française d’après-guerre. Depuis 1998, son œuvre heureusement réapparaît en librairie. Trois romans ont été réédités dans la collection « L’Imaginaire » de Gallimard, auxquels s’ajoutent les titres parus chez d’autres éditeurs (Finitude, Le Dilettante, Tout pour le tout). Henri Calet a affirmé à propos de Guérin que, s’il était né aux États-Unis, il aurait eu la même importance qu’Erskine Caldwell ; c’est dire sa stature. Les Lettres à Sonia, écrites dans des conditions difficiles (cantonnement aux armées, détention de trois ans et demi dans un stalag allemand), sont remarquables par la langue élégante et méticuleuse qu’elles ont su conserver au fil des épreuves et par le portrait qui s’en dégage d’un écrivain déterminé à préserver, coûte que coûte, un lien vital avec la littérature. L’épistolier n’offre pas de récit détaillé de son quotidien, ses lettres étant de toute façon soumises à la censure. C’est pourquoi certains passages sont codés, tels ceux évoquant un certain Monsieur Lengaigne, formule désignant en fait un projet d’évasion. Désespérant rarement de sa condition, même si sa longue détention l’a indéniablement brisé, Guérin décrit à Sonia Benjacob (qu’il épousera en 1944) les conditions de sa liberté intérieure, qui passe par la lecture et l’écriture. Ses lettres recensent les colis qu’il souhaite recevoir : biens de ravitaillement, pour éviter de dépérir sous la diète austère de ses geôliers, mais aussi livres et journaux, choisis avec une boulimie jamais défaillante et une connaissance de l’actualité littéraire quasi miraculeuse dans les circonstances. Guérin fait très souvent état de l’avancement de ses travaux d’écriture ou s’inquiète du sort de ses manuscrits (plusieurs de ses œuvres ont vu le jour pendant la guerre, notamment Les poulpes et Quand vient la fin). Les deux cent quatre lettres réunies par Bruno Curatolo (qui signe la postface) proviennent de la fameuse Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, caverne d’Ali Baba pour la littérature française du XXe siècle. Plus envoûtantes que bien des correspondances d’écrivain, les Lettres à Sonia se lisent comme le poignant roman d’une captivité et d’une fidélité au monde de l’écrit.

Publié le 26 novembre 2006 à 12 h 03 | Mis à jour le 8 janvier 2015 à 17 h 19

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