Sándor Márai

LES ÉTRANGERS

Trad. du hongrois par Catherine Fay
Albin Michel, Paris, 2012
446 pages
32,95 $

Le titre de ce fort roman en dit le contenu, nourri par le séjour prolongé de Sándor Márai, qui n’était pas encore l’apatride qu’il deviendra, à Paris dans les années 1920. Son protagoniste en lequel on peut voir son alter ego d’alors est désigné comme « le jeune homme » : il n’a pas de nom, pas d’identité psychologique définie, à peine une origine dans cette lointaine Hongrie née après la Grande Guerre que les Français qu’il rencontre ne peuvent situer. Venant de Berlin où il a fait des recherches historiques, le jeune universitaire a, lorsqu’il franchit le Rhin, le sentiment de perdre tous ses repères. Le roman s’ouvre sur ses impressions à la fois vives et confuses, traduites en une sorte de flux de conscience, procédé narratif encore relativement moderne à l’époque où Márai l’écrit (1930). Un pointillisme, ou plutôt un kaléidoscope changeant de couleurs, de sons, de rythmes, de silhouettes qui l’étourdissent.

Le jeune homme découvre bientôt que lui aussi est une curiosité. Dans ce double rapport le roman trouve sa véritable assise et son originalité. Comment peut-on être hongrois dans ce Paris et cette France qui se donnent une nouvelle vie, où la jeune génération elle aussi se cherche ? Il voudrait s’y insérer et plus, devenir un véritable Européen (désir qui de toute évidence coïncide avec celui de l’auteur), mais il se sent inférieur, écrasé dans un pays surchargé de culture et d’histoire. Même s’il en connaît la langue, jamais elle ne sera celle des habitants. Mille indices signalent qu’il vient d’ailleurs et les Français rappellent à tout propos la distance avec « chez eux là-bas ». Il comprend peu à peu que son « étrangeté » est irrémédiable. Comme elle l’est pour des comparses pittoresques, souvent pathétiques qui vivent d’espoir et d’expédients, artistes ratés, exilés russes sans le sou qui évoluent dans le même quartier, se rencontrent dans le même café, le « Dôme », leur point d’ancrage. C’est d’ailleurs à peu près tout ce qu’il verra de Paris. Il exerce de petits métiers, passe d’un hôtel miteux à un autre, change de papiers d’identité, de nom. Quand il a épuisé ses maigres ressources, pourquoi dès lors rester dans la ville ? Il sent qu’elle l’enchaîne, ou que sa propre inertie et son aboulie le paralysent. Il s’abandonne : « Je tombe en chute libre ».

Il apprend comment on devient « un métèque ». Alors que le récit passe à la première personne, signe que le protagoniste sort de l’inconscient, il se demande : « Qui suis-je ? » Quand il regarde en arrière, il constate que pour lui et pour ses compagnons « il ne s’est rien passé ».

Une jeune femme l’emmène presque de force en Bretagne. Il y découvre des paysages, la vie des petites gens dans un port de pêche. Ève est une bonne fille mais quand elle décide de le quitter, elle lui crache comme une injure d’adieu : « Sale étranger ». Il ne lui reste qu’à revenir à Paris et à prendre le train de retour vers la Hongrie.

En même temps qu’il conserve une distance ironique qui ne fait jamais oublier la gravité du propos, Márai confirme son art de rendre palpables les atmosphères insolites, les situations incongrues et fausses dans lesquelles replonge son personnage, comme dans ces épisodes quasi surréalistes d’un bal gay du 14 juillet ou de déambulations nocturnes dans Paris. Le roman ne contient d’autre intrigue que la succession des expériences d’un exilé, qui se ramènent à celle-ci : partout il est étranger. Ce qui peut donner l’impression que le récit s’étire, mais c’est dans une autre intention, car l’enjeu du roman ne tient pas seulement à décrire les aléas de l’exil. Ces personnages gâchent leur vie, presque délibérément, parce qu’ils ne trouvent rien qui puisse l’animer et lui donner un sens. La question est posée explicitement : a-t-on le droit de gâcher sa vie ? Au-delà, ou en deçà de l’ennui, ils sont dans le vide existentiel qui fait tout paraître à distance, gratuit, irréel. « Nous vivons sous une cloche de verre », dit le jeune homme dans l’épisode breton. Celui-ci n’est en réalité qu’un figurant, un échantillon dans une situation qui semble le lot commun. Peut-on en sortir, le veut-on, et à quoi bon ? On pense ici parfois à Beckett, à l’attente vide de Godot. Reflet d’une crise chez Márai, précisément d’un « passage à vide » ? L’œuvre ultérieure introduira d’autres thèmes, le couple, l’identité, l’écriture, la guerre, la situation de l’écrivain bourgeois, mais celui de l’étrangeté radicale de l’existence n’en sera jamais effacé.

Publié le 9 juillet 2015 à 15 h 18 | Mis à jour le 9 juillet 2015 à 15 h 18

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