Rupi Kaur

LAIT ET MIEL

Trad. de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Guy Saint-Jean, Laval, 2018
204 pages
19,95 $

En quatrième de couverture, on écrit que toutes les femmes devraient avoir ce livre sur leur table de nuit. J’aurais dû y voir un argument sexiste. Ma naïveté l’a plutôt emporté. Je me suis ajoutée au million de femmes et j’ai moi aussi mis le livre sur ma table de chevet.

J’ai besoin que la poésie m’ébranle. J’aime celle qui embrasse la vie, l’amour, la douleur et la mort, celle qui m’étonne par son langage et la force de ses images ; quand les mots portent l’émotion à l’extrême, peu importe la manière, lyrique ou brutale. Je jubile devant un vers étrangement tourné qui frappe dans le mille.

Je me suis enthousiasmée devant les dizaines de photos Instagram de Lait et miel et les commentaires de nombreuses lectrices emballées. Ma curiosité a été piquée par un papier dans Le Devoir où l’on parlait de féminisme pop. Encore plus quand j’ai appris qu’une version française, traduite par un duo chevronné, venait de paraître. Une amoureuse de poésie peut s’en réjouir, non ? Entre mes mains, l’objet est élégant, copie conforme de sa version originale anglaise : même texture veloutée sur une couverture noire, même typographie minimaliste, mêmes abeilles finement dessinées. Le papier est doux sous les doigts. Je feuillette le livre. Des illustrations délicates et épurées accompagnent les textes.

Je commence à lire. Je lis un « poème ».

« [J]’apprends / à l’aimer / en m’aimant moi-même ».

Mon cœur s’arrête. Je referme le livre, jette un œil à la couverture. Vérification faite, il s’agit bien de ce livre dont on parle depuis des lustres, de ce phénomène de la poésie actuelle. Je lis un autre « poème » : « [I]l faut que tu aies une relation / avec toi-même / avant d’en avoir une avec quelqu’un d’autre ».

Ma chute est violente. L’angoisse, la stupéfaction, l’incompréhension, mais surtout, la colère s’emparent de moi. Colère pour la poésie, pour les poètes surtout, qui bûchent, qui creusent le langage, qui l’interrogent, le bousculent pour en faire émerger sens et… poésie bon sang. Rage d’avoir la sensation de lire un livre qui aurait plus honnêtement trouvé sa place au rayon « Spiritualité » des bibliothèques et des librairies, alors que je veux lire des poèmes percutants qui vont me bouleverser comme ils ont bouleversé toutes ces lectrices !

Je retourne à la quatrième de couverture : « L’écriture de Rupi Kaur dénote un talent artistique et une sagesse qu’on trouve chez les auteurs confirmés ». J’ai plutôt l’impression que le discours de Rupi Kaur se situe entre la phrase magique qu’on trouve dans les livres nouvel âge et celle crachée dans un journal intime sous le coup de l’émotion. Je n’y ai vu aucune recherche, aucun travail sur la langue et rien que je n’aie déjà lu ailleurs, soit en poésie, soit (eh oui) dans des ouvrages de développement personnel.

« [S]i tu es née avec / la faiblesse de tomber / tu es née avec / la force de te relever ».

Oui. J’ai été faible, j’ai cédé à la machine promotionnelle derrière ce livre, mais j’ai la force en moi de ne pas me faire avoir une seconde fois. Je reste songeuse. Je ne peux que saluer le million de livres vendus, l’impeccable traduction de Saint-Martin et Gagné, et me réjouir qu’un livre de poèmes ait à ce point touché certaines personnes. Reste plus qu’à espérer que son succès ait ouvert une porte et donné le goût de la poésie à un plus grand lectorat. Quant aux lecteurs férus de poésie, vous pouvez aisément passer votre chemin.

Publié le 16 octobre 2018 à 15 h 43 | Mis à jour le 16 octobre 2018 à 15 h 43

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