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Andreï Makine

LA FEMME QUI ATTENDAIT

Seuil, Paris, 2004
214 pages
27,95 $

Qu’elle soit princesse sur la plus haute tour ou servante de ferme, depuis des siècles et partout, dans les chansons, les contes, les romans, une femme attend le chevalier parti à la croisade ou le fiancé emporté avec la piétaille dans les guerres. Elle a seize ans quand, en 1945, il a été envoyé avec les dernières armées que Staline lançait sur l’Allemagne alors que Berlin allait tomber. Trente ans plus tard, dans un hameau perdu parmi les forêts et les plaines qui annoncent la mer Blanche, Véra attend encore. A-t-elle donc perdu sa vie ?

Le narrateur se pose cette question. Sous le vague prétexte d’un reportage sur les coutumes populaires, il quitte Léningrad, laissant derrière lui d’autres jeunes gens qui croient changer leur société en déclamant des poèmes satiriques, en se saoulant de mots, d’alcools, d’accouplements d’un soir, avant que le vide un instant caché ne s’ouvre à nouveau devant eux, en eux. Le minuscule village où il parvient n’est plus guère habité que par des vieilles femmes, quelques-unes de ces millions de veuves qui, en Russie comme ailleurs en Europe, attendent et n’attendent plus l’homme englouti par la guerre. Véra les soigne et enseigne les rudiments de l’instruction à une poignée d’enfants. Tout ici paraît étrange au jeune intellectuel comme en un rêve, cette vie ou survie si loin de la ville, ces paysages d’une implacable solitude, mais d’une beauté tout aussi implacable, cette Russie qu’on n’imagine que comme un immense désert blanc et noir, neige et forêts, où il y a aussi les ors des feuillages à l’automne, des lacs, des ruissellements d’eau, des fleuves puissants. Ces paysages trop vastes pour qu’on puisse les embrasser.

Et cette femme incompréhensible « qui a fait de sa vie une attente infinie ». Le narrateur sent à son endroit la colère de la voir « bêtement » gâchée par sa promesse. Mais pourquoi cette colère, qui le dispute à une violente attirance, et parfois ce mépris ? En réalité celui qu’il éprouve pour tout le frelaté dans sa propre existence et qu’il projette sur cette femme qui, profondément, le dérange ? Peu à peu, cependant, son ironie sarcastique d’intellectuel léningradois va s’effacer devant la simplicité de Véra. A-t-elle d’autres mystères que sa fidélité à un homme, pourquoi a-t-elle refusé les autres – un nouvel amour ne serait-il donc jamais à la hauteur du premier ? Certes, Véra se donnera un soir au jeune homme mais quel sens cet acte peut-il avoir pour chacun d’eux, et quelle suite ? Le désir physique, l’intimité de la petite isba, un peu d’alcool, la solitude. Deux mondes n’ont pu que se rapprocher transitoirement. Le narrateur va repartir pour la ville. Il apprendra que le « fiancé » est revenu de la guerre, devenu un fonctionnaire bouffi du régime – c’est sans importance désormais. Véra restera dans son village. Le narrateur la regarde s’éloigner vers l’horizon du lac glacé, debout sur la barque qu’elle guide. Vision finale apaisée, sereine même, à l’image de ce que « la femme qui attendait » a enseigné au jeune intellectuel, « la beauté immédiate de chaque instant ».

Plus encore, au contact de Véra, des humbles femmes qui l’entourent, de ce village aux confins de la taïga, au bout de l’hiver, le narrateur comprend que ce ne sont pas là « de simples parcelles d’harmonie mais une vie à part entière. Celle qu'[il avait] toujours rêvé d’exprimer ». Et encore : le monde est « beau et digne d’être protégé par la parole contre le rapide effacement de nos actes ». Voilà aussi résumé l’art poétique d’Andreï Makine. D’un livre à l’autre, il puise dans un fonds de souvenirs déposés en lui par la Russie, ce pays qui a tant souffert et dont les ressources vitales paraissent intarissables. Il en fait des romans d’exil et de solitude qui vibrent et rayonnent comme des cristaux. Ses personnages, comme les déracinés d’Un testament français, de La musique d’une vie ou de La terre et le ciel de Jacques Dorme portent comme un trésor inaltérable une enfance, un pays, une langue, une culture. Et ils ont donné, à un être comme à eux-mêmes, leur parole, qui engage toute l’existence. L’attente n’est pas la poursuite d’une chimère, mais la fidélité à l’exigence la plus haute. En refermant ce livre qui développe l’œuvre d’Andreï Makine dans la continuité, je repense à cette phrase de Maître Eckhart : « L’humble personne est l’être divin en cette personne ».

Publié le 6 octobre 2004 à 13 h 57 | Mis à jour le 26 janvier 2015 à 18 h 54

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