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John Le Carré

LA CONSTANCE DU JARDINIER

Trad. de l'anglais par Mimi et Isabelle Perrin
Seuil, Paris, 2001
489 pages
29,95 $

Cela commence comme tous les romans policiers : par une victime. Mais qu’allait donc faire la jeune et belle Tessa, brillante avocate et épouse d’un diplomate en poste à Nairobi, dans ce désert au nord du Kenya où les bandits font la loi ? Chercher des sensations fortes, cacher les amours adultères que la malveillance publique lui prête avec le séduisant Africain, le Dr Bluhm qui a disparu ?

Si Tessa troublait la paix des ménages, elle n’en avait que faire, ses passions étaient d’un autre ordre. Dans un de ces pays où la corruption est institutionnelle, elle a lutté pour la justice, pour le respect des Noirs, pour la vérité. Le Kenya sert ici de champ d’expérimentation à une multinationale pharmaceutique. Les cobayes humains y meurent des effets secondaires d’un nouveau produit contre la tuberculose avant sa mise en marché dans les pays occidentaux. Qu’à cela ne tienne ! Rapports truqués par des experts achetés par la compagnie, pots-de-vin à qui de droit, intimidations sournoises ou musclées : les méthodes pour neutraliser les empêcheurs de tourner en rond ont depuis longtemps fait leurs preuves. Et les profits sont faramineux.

Justin Quayle, le veuf, s’enfonce dans cette brousse combien plus impitoyable que celle ou règnent les fauves. Le diplomate britannique, « dandy nihiliste » avant son mariage, discret, lointain, d’une parfaite courtoisie, sans grandes ambitions et sans grandes convictions, s’est plus soucié de cultiver ses fleurs que de sauver l’humanité. En remontant la filière vers la mort de l’épouse, il découvre l’énormité et la violence des forces que celle-ci a affrontées, seule ou presque. Tessa n’était pas seulement la splendide créature dont tout homme rêvait de devenir l’amant, c’était une justicière, une héroïne qu’aucun danger n’arrêtait. Et Justin lui-même prend le relais : au fil de son enquête, il se transforme par le rayonnement de cette femme qu’il a si peu, si mal connue. De Nairobi à Londres, de l’île d’Elbe à Bâle, de la Saskatchewan au sud du Soudan, il lui faut se faire sourd aux ragots les plus venimeux, percer les silences hypocrites des milieux diplomatiques, ruser avec Scotland Yard, déjouer les filatures, retrouver les preuves escamotées, échapper aux exécuteurs des basses œuvres. Il veut savoir qui a assassiné son épouse et le Dr Bluhm qui partageait sa cause. Il retrouve les comparses, les complices, le traître. Il retrouve le lieu désertique où Tessa est morte, et c’est là aussi que les tueurs viennent rejoindre Justin.

John le Carré, l’ancien collaborateur du Foreign Office devenu le prolifique écrivain que l’on connaît, a bâti là un fort roman, dense, foisonnant, solide. Depuis L’espion qui venait du froid, il a modernisé sa technique narrative par des changements abrupts de voix, des monologues et des dialogues intérieurs avec un absent ‘ avec l’absente ‘, par des montages de documents bruts. John le Carré aime mettre en scène des confrontations, il prend son temps pour reproduire verbatim des interrogatoires, pour entraîner inexorablement le lecteur dans l’épaisseur des événements, par des détours habiles et des ruptures qui ne le sont pas moins. Il peuple son récit de multiples personnages hauts en couleur, souvent retors, grotesques autant qu’inquiétants, dans des espaces, naturels ou urbains, où le protagoniste se sait toujours épié. Art très visuel, très cinématographique qui, malgré certaines longueurs et surcharges, ne manque jamais son effet.

Le suspense vient d’une mécanique bien réglée, mais elle ne tourne pas pour le seul plaisir de l’auteur et de ses lecteurs. Si John le Carré décrit avec un humour sarcastique ces milieux diplomatiques qu’il connaît bien, où « l’ignorance délibérée est une forme d’art », les hauts fonctionnaires de Sa Majesté si bien éduqués, si respectables, que les démons travaillent férocement, l’auteur vise ici plus loin et plus haut. En l’occurrence, une des puissances de notre monde, l’industrie pharmaceutique qui, dans la perspective de ce récit, sacrifie tout au « dieu Profit ». Certes, John le Carré écrit une fiction et non pas une enquête ou un réquisitoire, mais il a beaucoup couru le monde, beaucoup observé. Et le conservateur que, dans une récente entrevue, il reconnaissait avoir été, est devenu homme de colère. De cette colère qui dresse ses personnages Tessa, Justin, Bluhm, devant le mensonge, le cynisme, la violence feutrée ou ouverte qu’exercent les puissants de l’heure, une colère qui donne au roman son élan, sa force, sa portée. Et nous les lecteurs, ne pouvons pas, non plus, jouer à l’autruche. Mais, dit l’écrivain dans sa postface, « à mesure que j’avançais dans mon périple à travers la jungle pharmaceutique, je me suis rendu compte que, au regard de la réalité, mon histoire est aussi anodine qu’une carte postale de vacances »

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 20 janvier 2015 à 15 h 41

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