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Maxime-Olivier Moutier

JOURNAL D’UN ÉTUDIANT EN HISTOIRE DE L’ART

Marchand de feuilles, Montréal, 2015
461 pages
34,95 $

Titre à la fois factuel et incomplet : Maxime Olivier Moutier est d’un métal trop complexe pour s’enfermer dans l’unidimensionnel. Toujours il empiétera sur le pourtour, puisera dans l’autofiction, échappera aux lectures qui voudraient faire le tour de sa quête. Il ne verse pas dans la fausse représentation en devenant étudiant en histoire de l’art, puisqu’il en assume à fond les joies et les impasses, mais il ne cesse pas pour autant d’être psy et éthicien urbain et mari bousculé dans Les trois modes de conservation des viandes. La preuve, c’est qu’il règne toujours sur le réel en auteur incontrôlable. « Il est vrai, écrit-il, que je suis désormais habitué à être un auteur. […] Et je trouve ardu de me contenter de répéter ce que je déniche dans des livres, où sont cités des auteurs qui citent d’autres auteurs qui citent des auteurs qui citent d’autres auteurs. » Étudiant donc, mais pas qu’étudiant. Dieu merci !

Moutier, par exemple, ne rompt pas avec son habitude de vivre son conjugo à ciel ouvert. Il aime sa femme, adore ses enfants, se plaint des absences de sa partenaire tout en savourant lui-même d’autres partenariats. Bien imprudent pourtant le lecteur qui tiendrait ce chassé-croisé pour avéré : l’étudiant en histoire de l’art, ne l’oublions pas, est d’abord un auteur et un auteur qui aime Annie Ernaux. Peut-être contresignerait-il ce qu’elle écrivait : « Je n’attends rien de la psychanalyse ni d’une psychologie familiale dont je n’ai pas eu de peine à établir les conclusions rudimentaires depuis longtemps » (La honte, Gallimard, 1997). Moutier, lui aussi, semble prendre ses distances par rapport à la psychanalyse depuis que « l’art [l]’a rattrapé » : « J’aurais peut-être dû le faire avant, et consacrer ma vie à cela plutôt qu’à la psychanalyse, mais je n’aurais pas pu. Il me fallait régler quelque chose avec la psychanalyse. Je n’aurais pas pu vivre en évitant de devenir psychanalyste ». De taille à cumuler les existences, Moutier excelle aussi à tresser les genres littéraires, y compris celui de l’autobiographie non autorisée

Protéiforme, l’auteur n’est pourtant pas superficiel. Ses commentaires sur l’art moderne – à distinguer de l’art contemporain – détectent les tendances lourdes. Comment nier, par exemple, que, depuis Warhol ou Duchamp, « se profile une autre donnée constitutive de l’art contemporain : la performance » ? Comment nier, malgré les risques que cela comporte et que Moutier ne conteste pas, que « la question de l’artiste sera désormais de faire en sorte que l’on reconnaisse son travail comme étant de l’art » ? « Pour y arriver, conclut-il, tout est permis. » Jusqu’à bénir le cannibalisme ? À Moutier de le dire.

L’auteur ferme son journal tristement : « Malgré toutes mes précautions, j’ai des regrets ». Implacable système.

Publié le 13 février 2016 à 11 h 03 | Mis à jour le 15 février 2016 à 14 h 39

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