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Melanie Benjamin

HOLLYWOOD BOULEVARD

Trad. de l’américain par Christel Gaillard-Paris
Albin Michel, Paris, 2018
507 pages
32,95 $

Recadrer l’histoire du cinéma muet pour mettre de l’avant deux destins de femmes.

Ce roman historique célèbre deux femmes aujourd’hui bien oubliées : l’actrice Mary Pickford (1892-1979) et la scénariste Frances Marion (1888-1973). Ayant tourné dans des centaines de courts métrages, Mary Pickford était l’actrice la mieux payée – et la plus rentable – il y a un siècle. La prolifique Frances Marion, quant à elle, a scénarisé une centaine de films – certains sont perdus, comme la première adaptation du roman Anne of Green Gables (1919), réalisée par William Desmond Taylor. Ensemble, elles formaient une combinaison gagnante à l’origine de Pauvre petite fille riche (1917), réalisé par Maurice Tourneur, et bien d’autres mélodrames (disponibles sur YouTube).

Même les cinéphiles les plus avertis en apprendront beaucoup. Si les dialogues entre Mary et « Fran » sont ici réinventés pour être romancés, la trame biographique, les dates, les films cités et le fonctionnement des studios hollywoodiens sont absolument avérés. En toile de fond, Hollywood Boulevard rappelle le système de locations par lot (block booking), déjà courante aux États-Unis mais aussi au Canada, qui, depuis un siècle, oblige les salles de cinéma à programmer et à louer simultanément un lot de mauvais longs métrages hollywoodiens s’ils veulent obtenir les droits d’un film porteur, convoité et largement publicisé, réunissant de grandes vedettes. C’est ainsi que les producteurs américains réussissent à rentabiliser leurs pires films et à écouler leurs fiascos. Ce mécanisme s’était mis en place à l’époque de Mary Pickford, comme l’expliquent savamment les livres de Toby Miller. Se sentant aussi rentable qu’une poule aux œufs d’or, Pickford prit conscience de ce stratagème largement répandu, à la limite de l’illégalité,  « après une longue nuit sans sommeil passée à se rendre compte qu’on se servait de ses films pour en financer d’autres, moins bons ». L’actrice au visage d’enfant osa poser LA question au grand patron de la Famous Players : « [Les propriétaires de salles de cinéma] sont obligés de réserver d’autres films en même temps que les miens, non ? Ils ne peuvent pas réserver que les miens ; vous leur en faites payer plusieurs en même temps, n’est-ce pas ?» Réticent, Adolph Zukor avoua que oui. Trois ans plus tard, en 1919, Pickford cofondera la compagnie United Artists avec Charlie Chaplin, D. W. Griffith et Douglas Fairbanks afin de mieux contrôler les recettes et le contenu de ses productions.

Une mise au point placée en annexe permet de départager l’authentique (la réelle collaboration entre les deux personnages principaux, leurs maris respectifs) du fictif. L’élégance de la traduction laisse souvent l’impression que ce roman a été rédigé dans notre langue.

 

Publié le 25 octobre 2018 à 16 h 39 | Mis à jour le 20 décembre 2018 à 16 h 56

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