Fuites mineures

Mahigan Lepage

FUITES MINEURES

Mémoire d’encrier, Montréal, 2014
199 pages
21,95 $

Disons-le d’emblée, Fuites mineures est un des grands textes québécois des dernières années. Mahigan Lepage a déjà gagné le prix Émile-Nelligan de poésie et tient l’un des blogues les plus fascinants actuellement, notamment autour de ses longs séjours à l’étranger ; avec ce récit, grâce à une oralité jouissive, à des ressassements incessants, à un je omniprésent qui cerne avec doigté le cœur toujours vivant des premiers émois, il parvient à décrire l’adolescence ni comme une aberration ni comme un paradis perdu. Treize récits, interreliés, centrés chacun sur un événement (premier french, visite à Ottawa, show de Lagwagon à Québec, etc.), mais qui s’entrecoupent dans leur mobilité référentielle et spatiale, sont présentés comme autant de chansons, vives, torsadées, pulsionnelles, sans jamais être brutes, encore moins jetées là sans travail. Dans l’oralité construite, dans ces redites qui scandent le texte, qui lui donne sa fière allure, dans ces appositions si fréquentes, dans cette ponctuation rachitique, dans ces références populaires qui tiennent lieu de ciment social, se jouent un immense travail de composition et une réflexion poussée sur la mémoire, la jeunesse, l’énergie. Le narrateur, Dick ou Dave, selon le moment, oscille entre euphorie, distance, complaisance et honte, si bien que les événements décrits tiennent moins dans leur factualité que dans leur capacité à rendre la pulsion qui les a engendrés, celle de la jeunesse. Le passé, jamais magnifié, est exhibé par une mémoire floue, récurrente, obsédante, tronquée, rejouée et restituée par le récit.

Lepage travaille l’oralité plus dans sa rythmique que dans son vocabulaire, même si l’oreille est juste et la hiérarchie singulière du langage à l’adolescence, avec ses mots bien connotés et les autres à proscrire (boudoir et shed, casier et case), rendue avec brio. La rythmique, c’est surtout la manière dont le récit oral reprend ses idées, y revient, les poursuit, les reformule, les précise. Chez lui, cela se fait avec la répétition, voulue, amplifiée ; Fuites mineures, c’est à certaines occasions du Gertrude Stein avec le bpm (beats per minute) de Lagwagon, un groupe punk qui aide le narrateur à se construire une identité sociale et à s’inscrire dans le monde même si la musique entendue le laisse froid.

À ce travail ultra-contemporain sur la langue, l’oralité, la cadence, où le caractère effréné de la prosodie révèle une urgence de se dire, de vivre, de témoigner d’appels qui sont autant de fuites, le récit superpose une fascinante lecture des marginalités géographiques du Québec, non pas en posant une régionalité et une centralité (Montréal), mais en mettant en tension Thurso en Outaouais et Rimouski, sans jamais oublier les centres, majeurs ou mineurs, où les fuites peuvent devenir des découvertes. Entre culture de résistance par la drogue et par la musique et isolement sur un rang, la mise en scène de ces espaces connectés à toutes les références mais incapables d’en créer convoque un imaginaire complexe, à cheval entre le populaire (musique punk, Guy Lafleur, jeux vidéo, vocabulaire du pot, etc.) et le littéraire. Ainsi, la première section de Fuites mineures réitère constamment les lieux de la Petite Nation, celle qu’Hubert Aquin magnifiait dans Prochain épisode comme espace édénique où réinscrire la fusion des corps amoureux une fois la révolution advenue. Or, dans le récit de Lepage, ce lyrisme est repris et déplacé, parce que l’horizon s’est embourbé, que le besoin de fuite prend préséance sur la fusion, l’indifférence à des lieux défaits, dévalués menant à des appels d’airs, souvent puérils, mais néanmoins nécessaires. Ce récit est porté par une écriture euphorique, grisante, mais qui ne cède jamais à l’embellissement.

Publié le 27 avril 2015 à 16 h 56 | Mis à jour le 12 juin 2015 à 10 h 40

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