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Et dans l'éternité je ne m'ennuierai pas

Paul Veyne

ET DANS L’ÉTERNITÉ JE NE M’ENNUIERAI PAS

SOUVENIRS

Albin Michel, Paris, 2014
266 pages
29,95 $

L’auteur d’un livre qui dans son domaine a fait date, Comment on écrit l’histoire, écrit ici la sienne, en toute simplicité, sans fioritures, sans fard. Le petit Provençal est devenu professeur au Collège de France. C’est donc en un sens l’histoire d’une réussite.

Enfant, il a connu la guerre et l’Occupation, puis la prestigieuse École normale supérieure d’où sont sortis tant de brillants intellectuels et d’écrivains. Des séjours répétés en Italie nourrissent sa passion précoce pour l’Antiquité classique dont il deviendra le spécialiste reconnu. Peu impliqué politiquement mais poussé par un désir de justice et de solidarité qui ne le quittera jamais, il fait un bref et tiède passage dans les rangs du Parti communiste. Il évoque la France d’après-guerre et les convulsions de la décolonisation (mais pour des raisons médicales il échappe à l’armée et à la guerre d’Algérie). Arrive Mai 68, il observe avec curiosité et sympathie l’agitation étudiante, étant lui-même un professeur épargné par la contestation. Il affirme une indifférence peu à peu conquise pour l’opinion d’autrui et un anticonformisme qui provoquera parfois des remous dans son milieu. Alors que chez les universitaires règne le culte de l’érudition dans la recherche, il prône une autre façon d’interroger l’histoire, la nécessité de dégager une vision globale des forces agissantes dans le passé, d’élaborer des concepts, qui ne sont pas nécessairement ou exclusivement ceux de l’approche marxiste. Il se définit volontiers comme « un faux bohème qu’attire le romanesque ». Il aime les femmes… et l’alpinisme (il a le privilège de ne pas connaître le vertige), la peinture italienne (comme en témoigne son récent Musée imaginaire) et l’amitié, ne cachant pas son besoin d’être aimé. D’une plume incisive et inspirée, il trace des portraits de Michel Foucault et de René Char, qu’il admire profondément et dont il a été proche. Ce qui ne l’empêche pas d’avouer son ingratitude pour Raymond Aron (qui fut, avec son compagnon et opposant idéologique Sartre, le grand maître de la pensée française dans l’après-guerre), qui l’avait encouragé et poussé vers le Collège de France. Conscient de ses capacités mais sans illusion sur lui-même, il a accompli sa brillante carrière d’historien et d’écrivain.

Ce rationaliste étranger à l’éthique chrétienne n’est cependant pas inaccessible à la question métaphysique. En deux occasions au moins, il y insiste, il a connu dans la relation amoureuse l’intuition d’un autre niveau de la réalité qu’il s’efforce de décrire. Il semble en fait s’agir moins d’une extase d’ordre mystique que d’un état qu’Aldous Huxley, reprenant une expression de William Blake, nomme une ouverture des « portes de la perception ».

Le récit biographique suit ainsi son cours tranquille quand, vingt pages avant la fin, il change soudain de contenu et de ton. Il dévide alors une suite de drames terribles qui déchirent son auteur : celui-ci entre dans « le confessionnal de la mémoire ». La longue dégradation de sa femme aimée la conduira en clinique psychiatrique. La vieille mère de celle-ci lui ordonne de l’euthanasier et elle s’exécute. Son fils, brillant jeune homme, se prostitue et meurt du sida. Le propre fils de l’auteur, lui aussi très doué mais « atteint d’un cancer de l’âme », se suicide. Avec un dévouement inconditionnel, l’auteur accompagne l’épouse jusqu’en ses derniers instants alors qu’elle se laisse mourir d’anorexie.

Aujourd’hui il continue d’observer le train du monde et le cours de sa vie avec un détachement ironique presque flaubertien – son roman favori est L’éducation sentimentale. Il regarde venir la mort sans peur véritable, il dit trouver dans sa retraite provençale une forme de bonheur par le travail devant son ordinateur. Ne renonçant pas au plaisir de la provocation désinvolte, il se promet de continuer son activité dans l’éternité, assuré qu’il « ne s’ennuiera pas »…

Publié le 23 mars 2015 à 13 h 37 | Mis à jour le 15 juin 2015 à 11 h 45

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