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Mélikah Abdelmoumem

DOUZE ANS EN FRANCE

VLB, Montréal, 2018
217 pages
24,95 $

Le titre pourrait déjà tout dire. Dans Douze ans en France, Mélikah Abdelmoumem raconte les années qu’elle a passées à Lyon, avec son conjoint français et son fils né là-bas, jusqu’à son retour au Québec en 2017. Pourtant, le récit n’a rien d’un journal de bord, ni d’une chronique de sa vie en France.

Les textes se succèdent sans respect pour la chronologie, entrecroisant les événements, au fil du surgissement des souvenirs, des fouilles intérieures, explorant sous toutes les coutures la question du rapport à l’autre sur le sol français. Douze ans en France est aussi le récit d’une peur intérieure – celle de l’auteure et celle du pays tout entier – qui grandit à mesure que la violence des attentats augmente, suscitant des discours sécuritaires impensables, s’avançant peu à peu comme une fatalité accablante. D’abord Charlie Hebdo, puis l’Hyper Cacher, le Bataclan, Bruxelles, Nice. Et ensuite ? Mais à travers l’horreur, les crises d’angoisse et l’envie pressante de fuir la France, au milieu du désastre, il y a encore ce « défilé des mains tendues par des inconnus à d’autres inconnus » qui s’offre comme une consolation face au règne de l’arbitraire et de la terreur. Il en va ainsi des amitiés qui se tissent dans le pays d’accueil, du book clubqui permet de maintenir le lien avec « cette part irréductible » qu’on garde au fond de soi comme un mouchoir de poche, son chez-soi « qu’on sort où que la vie nous mène pour y poser son monde intérieur, ses repères, ses fondations ». Comme les foulards fleuris de Viorica, l’amie rom. Comme le hijab de Salima.

La violence en question, c’est aussi celle qui s’exerce au sein même de la société française, à travers une rhétorique politique de la double contrainte et la construction de discours nationaux rendant les plus démunis responsables de leur condition, cherchant à légitimer une violence inacceptable, dans le mépris le plus complet des personnes : « Après avoir mis en place tout ce qu’il faut pour les maintenir dans la misère, l’instabilité et l’insalubrité, on substitue à la pauvreté comme explication de leur situation l’idée de ‘culture’ qui n’est souvent qu’un autre mot pour dire ‘race’ ».

Mélikah Abdelmoumem offre dans son dernier livre un récit poignant et intelligent qui rend compte des injustices sociales dont elle est témoin sans jamais tomber dans les clichés. Douze ans en France a le mérite de poser la question de l’hospitalité sous l’angle d’un rapport fragile à soi, au monde et à l’autre. Au bout du compte, malgré le retour à la terre natale, la colère ne passe pas, parce qu’on ne s’habitue pas à la violence.

Publié le 11 octobre 2018 à 8 h 54 | Mis à jour le 16 octobre 2018 à 15 h 55

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