Accueil > Commentaires de lecture > Fiction > CHAQUE FOIS, JE T’INVENTE

Stéphanie Bellemare-Page

CHAQUE FOIS, JE T’INVENTE

Leméac, Montréal, 2015
126 pages
16,95 $

Avec Chaque fois, je t’invente, Stéphanie Bellemare-Page propose un court chassé-croisé où se chevauchent et se répondent deux histoires parallèles. Il y a d’abord celle d’une femme anonyme d’âge mûr, à la recherche de son fils, Maxime Cloutier, toxicophile évanoui dans la nature depuis des années. Puis il y a celle de Guillaume, un jeune artiste peintre en quête de la vérité sur les circonstances entourant la mort de sa mère, survenue durant son enfance. Les deux personnages ont ceci en commun qu’ils tentent de reconstituer le souvenir de leur proche à partir du prisme déformant de traces laissées, matérielles ou mémorielles. Au fil du récit, les réminiscences reviennent par bribes, par petites touches fugaces qui font alterner passé et présent.

Le motif de la trace, rempart contre l’oubli, y est partout notable. Photographies, diapositives et cartes postales s’amoncellent dans l’appartement de la dame qui, lors de son court séjour aux États-Unis, confie vouloir suivre le parcours de son fils, s’imprégner comme lui de l’esprit du voyage dans le but de s’en rapprocher. Lorsqu’il part vers le Maine pour un « pèlerinage nécessaire », Guillaume retourne au lieu de l’accident de voiture de sa mère, sur la piste d’indices de son passage. À la recherche de signes, tous deux entreprennent ou se souviennent de petites et de grandes errances, dans le Montréal des bas-fonds, les repaires de junkies, celui des anciens quartiers ouvriers revitalisés ou vers le Nord, la Baie-James et ses territoires à la fois austères et mythiques.

Les visions de l’être cher sont semblables à des instantanés, chaque fois déformées par son absence réelle. Elles montrent que, comme on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau, toute image du passé subit la distorsion du temps, que toute remémoration comporte sa part d’invention, d’où le choix du titre. Celui-ci se donne également à lire dans le rôle accordé à l’art, l’écriture pour la femme, la peinture pour Guillaume, moyens pour eux de sublimer leur sentiment de perte, de laisser une empreinte de l’être aimé : « Sa présence, son absence hantaient chaque visage qu’il tentait de dessiner ». Bellemare-Page esquisse ainsi un diptyque tout en retenue et en demi-teintes, un premier roman sensible sur la mémoire affective, thème que continuent de privilégier de nombreuses sorties littéraires des derniers mois.

Publié le 8 février 2016 à 18 h 20 | Mis à jour le 9 février 2016 à 13 h 14

Partage :
Share Button