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Jón Kalman Stefánsson

À LA MESURE DE L’UNIVERS

Trad. de l’islandais par Éric Boury
Gallimard, Paris, 2017
438 pages
35,95 $

« Je suis un berger qui a perdu son troupeau », confiait un jour Jón Kalman Stefánsson à un journaliste qui l’interrogeait sur le rôle de l’écrivain. L’image ne pourrait mieux convenir pour traduire la quête identitaire du héros de son magnifique diptyque inauguré par D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds (élu meilleur roman étranger 2015 par la rédaction de Lire et finaliste, la même année, du Man Booker International Prize), qui se poursuit dans À la mesure de l’univers.

Ari est revenu en Islande à la demande de son père, dont la mort est imminente. Toute sa vie, ce dernier lui fut un étranger. De cet homme taciturne, buveur et violent, il ne garde pratiquement que le souvenir d’une gifle magistrale qu’il lui a donnée le jour où on avait amené sa mère dans un établissement de santé mentale. Exilé au Danemark pendant une dizaine d’années de sa vie adulte, « [il] avait fui son sang, il l’avait fui parce que tout à coup il ne savait plus qui il était, ni qui il devrait être ». Son exil ne lui a pas apporté la sérénité. Ari est rentré en Islande aussi déboussolé qu’à son départ.

Sur place, les fantômes du passé remontent très vite à la surface, ceux de sa propre vie mêlés à ceux de ses ancêtres. À travers eux sont évoqués dans un désordre chronologique les frayeurs d’enfant, les amitiés de jeunesse, les conflits et la violence entre ses parents, les premiers émois amoureux, l’exaltation de l’adolescent pour la musique rock. En parallèle est racontée, abondamment et avec beaucoup de force, la dure vie de ses grands-parents dans les fjords du Nord, au début du siècle dernier.

C’est donc à l’inventaire d’une vie que nous convie Stefánsson. Un inventaire qui est à la fois une narration et une réflexion sur le sens de l’existence, sur le temps qui passe, sur l’impermanence de l’amour, sur la destinée d’un peuple qui vit aux confins du monde, sur la douleur de la souffrance et sur la mort omniprésente. Stefánsson ne fait pas dans le léger ou l’anecdotique. Mais il n’est jamais lourd pour autant parce que son écriture, portée par un souffle poétique, magnifie le récit et transcende l’anecdotique à chaque page, quasiment à chaque paragraphe.

La puissance d’évocation et la finesse du regard du poète, il les tient peut-être de son héritage islandais : « Pendant des siècles, les gens ont écrit des poèmes ici [en Islande] […]. Ils ont composé des poèmes comme s’il en allait de leur santé mentale, comme si c’était une question de vie ou de mort, ou à tout le moins de dignité ». Plus loin toutefois, l’auteur fait cette mise en garde : « Personne ne doit se consacrer à la poésie à moins de vouloir nous offrir un nouveau regard, de mettre en lumière la vanité de la vie, les trahisons, la lâcheté, les inégalités et même désamorcer les bombes ».

Aujourd’hui plus que jamais, on sait que la poésie ne peut arrêter la barbarie, mais le regard que porte Jón Kalman Stefánsson sur le monde affine la conscience qu’on en a et, de ce fait, nous fait don d’un supplément d’être.

Publié le 13 janvier 2018 à 12 h 15 | Mis à jour le 12 janvier 2018 à 13 h 28

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