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Québec en toutes lettres – Dix ans à célébrer la littérature

Numéro 156

Au départ, il y avait un homme, un grand homme, la tête fourmillant d’idées vastes pour sa ville. L’homme, c’est l’écrivain, éditeur, professeur et passionné des lettres Gilles Pellerin. La ville, Québec. Et parmi les idées, nombreuses et riches pour le milieu littéraire de la Capitale-Nationale, pointait celle de créer un festival de littérature d’envergure dans ce territoire qui a vu naître l’histoire littéraire francophone en terre d’Amérique. Nous sommes en 2008, Québec en toutes lettres était presque né.

Pour qu’un projet comme celui-ci voie le jour, il faut une addition de conjonctures favorables. Gilles Pellerin n’était pas seul : il pouvait compter sur l’équipe de L’Institut Canadien de Québec – où il siégeait alors comme administrateur – pour donner vie à cette vision audacieuse. L’Institut travaillait déjà à l’élaboration du projet de la Maison de la littérature, rêve maintenant concrétisé, et on souhaitait que ce festival devienne un magnifique prélude à ce lieu permanent.

Le projet se précisait peu à peu : on imaginait alors une Année littéraire qui serait ponctuée d’événements créés autour d’un thème commun. La Ville de Québec, approchée dans le cadre de Québec horizon culture en février 2009, répond positivement à cette idée, mais préfère que l’événement soit restreint dans le temps.

Une fois l’appui obtenu, l’équipe (Gilles Pellerin, Marie Goyette, France Plourde, Dominique Garon…) s’active ; la première programmation se dessine. Borges, pari audacieux selon certains, en est fait tête d’affiche, alors que l’Argentine célèbre le 200e anniversaire de son indépendance. Du 14 au 24 octobre 2010, Québec plonge dans la littérature. « L’audace littéraire envahit Québec », scande-t-on sur les outils promotionnels du festival.

Levée d’écriture (Québec en toutes lettres 2018) ©Nadia Morin

L’audace, oui. Ce choix de l’originalité, de l’innovation demeure d’ailleurs au cœur de ce rendez-vous qui se poursuit une décennie plus tard. Le ton était donné. En 2011, on offre un coup de chapeau au grand Réjean Ducharme, puis à Isaac Asimov et son univers de science-fiction. En 2013, c’est au tour de Gabrielle Roy, trente ans après son décès, d’être célébrée. On délaisse alors le thème lié à un auteur pour se concentrer sur des thèmes plus généraux : « Double et pseudos » en 2014, « Liberté de création – liberté d’expression », en plus de l’ouverture de la Maison de la littérature et de l’accueil du congrès du PEN international en 2015, le polar en 2016, « Écrire Québec » en 2017, puis « La splendeur du vertige » en 2018.

Chaque année, les grands noms – de Margaret Atwood à Nancy Huston – défilent, les nouvelles voix se font entendre, les auteurs et autrices de la région sont mis de l’avant, les propositions s’installent à travers la ville. Cette façon d’allier la découverte aux grands rendez-vous populaires demeure au cœur de la mission du festival, et assure le succès de l’événement. D’ailleurs, plus de 60 000 personnes ont participé à la dernière édition de l’événement, un chiffre impressionnant et en constante progression.

Le festival célèbre cette année une décennie de moments de pure magie au sein de la ville. Le rêve se poursuit, porté par un désir fort d’aller à la rencontre des citoyens, de se positionner au cœur de la ville, de provoquer des instants mémorables inspirés par l’univers d’écrivaines et écrivains d’ici et d’ailleurs. Le festival a la décennie heureuse, donc, complètement tourné vers la suite de l’aventure, prêt à représenter dignement ce que Québec a de mieux à offrir dans le domaine littéraire.

 

Édition 2019 : « Pour la suite du monde »

Du 17 au 27 octobre, le public pourra découvrir la programmation du festival Québec en toutes lettres, qui a pour thème « Pour la suite du monde ». À l’occasion de son 10e anniversaire, la responsable de la programmation, Isabelle Forest, a invité les écrivaines et écrivains, les artistes et le public à réfléchir aux enjeux liés à l’avenir de la vie sur Terre, à nos liens entre êtres humains et avec les territoires, à ce qu’on souhaite transmettre aux générations qui suivent et aux actions à entreprendre pour sauvegarder la beauté du monde. Parmi les écrivaines et écrivains invités, mentionnons Joséphine Bacon, Jean-Paul Daoust, Naomi Fontaine, Simon Boulerice, Alex A., Alexandre Jardin, Marie Laberge, Dominique Fortier, Marc Séguin, Natasha Kanapé Fontaine, Karoline Georges et Laure Waridel.


* Maude Veilleux dans le spectacle littéraire Et si… (Québec en toutes lettres, 2017). ©Renaud Philippe

 

Des souvenirs par ceux qui l’ont fait

Jean-François Bergeron (Djief), auteur de bandes dessinées
« En 2012, Paul Bordeleau, Richard Vallerand, Mikael et moi avons eu la chance de participer au concert dessiné Mille planètes, qui rendait hommage à l’auteur de bandes dessinées Jean-Claude Mézières. Lors de cette performance, nous avons illustré en direct et devant public différents tableaux inspirés de sa série Valérian et Laureline tout en étant accompagnés par la musique de la Fanfarniente della Strada sous la direction de Robert Marcel Lepage.

Bien entendu, nous avons éprouvé une bonne dose de stress lors de ce spectacle un peu expérimental. Et c’est sans parler de la présence de Mézières lui-même à cette soirée qui n’a pas aidé à faire baisser la pression. Mais le plaisir de témoigner notre reconnaissance envers cet artiste dont l’univers SF nous a inspirés tout au long de notre adolescence valait bien ces quelques sueurs froides. Fort heureusement, la présentation s’est déroulée sans anicroche, le spectacle a livré sa dose de magie et Mézières était content. Par la suite, il nous a fait l’honneur de visiter notre atelier et nous avons pu passer un bon moment avec lui, à discuter de métier et de dessin. Finalement l’année suivante, comme j’étais de passage à Paris, j’ai pu lui rendre la pareille. Il a eu la générosité de m’accueillir et m’a chaleureusement invité au vernissage d’une de ses expositions. J’en conserve des souvenirs inoubliables. »

Chrystine Brouillet, écrivaine
« J’ai plusieurs bons souvenirs de l’Édition noire du festival en 2016. J’étais tellement heureuse qu’on accorde enfin une place de choix au polar, qui a longtemps été boudé en littérature. Un des moments marquants pour moi a été la Promenade gourmande avec Marie-Ève Sévigny inspirée de notre livre Sur la piste de Maud Graham. Il y avait d’abord la joie d’être avec elle, une fille tellement brillante qui a une grande importance dans le milieu littéraire de Québec, et aussi les réactions des gens qui ont participé avec nous à la promenade. Un parcours jalonné de gourmandises, c’était bien sûr pour moi un moment parfait [rires]!

Je garde aussi en mémoire l’amitié spontanée et immédiate que j’ai développée avec Corinne Jacquet, une auteure suisse qui était invitée au festival en 2016. Nous nous sommes revues à plusieurs reprises depuis; je suis allée en Suisse et elle est venue au Québec. Elle est une véritable porte-parole de la littérature québécoise en Suisse; elle parle de mes livres, de ceux de Jacques Côté, de Richard Ste-Marie. Je me souviens aussi de l’entretien que Martin Michaud et moi avons réalisé avec Norbert Spehner à la Chapelle du Musée de l’Amérique francophone. Ce sont des moments particuliers, surtout que les activités du festival se déroulent souvent dans des lieux imprégnés d’histoire et de mystère. »

Bernard Gilbert, écrivain et directeur du festival de 2013 à 2017
« Invité pour Œuvres de chair à l’Hôtel PUR, j’ai participé comme écrivain au premier festival, dès 2010. De 2013 à 2017, j’ai vécu cinq festivals comme directeur. Toute autre perspective… Si je dois pointer un souvenir précis, ce sera l’édition 2015 : Liberté de création – liberté d’expression. Avec l’ouverture de la Maison de la littérature et l’accueil du 81e congrès de P.E.N. International, ce fut certes un moment magique, une semaine pendant laquelle Québec occupait l’avant-scène de la littérature internationale. »

Gilles Pellerin, écrivain, éditeur, professeur et initiateur de Québec en toutes lettres
« Les grandes choses (on me permettra l’accent, s’agissant d’un festival important) reposent parfois sur bien peu, sur de menues circonstances. À la faveur d’un passage à la Foire du livre de Buenos Aires, j’ai eu l’occasion d’aller à la Fondation Jorge Luis Borges et d’en rencontrer l’âme, María Kodama, par l’entremise de la traductrice Adriana Ramponi (une grande amie des lettres québécoises en Argentine, dont le rôle a été prépondérant pour la suite des événements). On est le 5 mai 2008 – l’histoire est faite de dates. Mémorable visite des lieux et plongée dans les souvenirs de madame Kodama, qui fut sa compagne et qu’elle appelle Borges ou ‘le maître’. ‘Si nous organisions un festival Borges à Québec, viendriez-vous ? – Sous réserve de compatibilité d’agenda, oui.’ L’Institut Canadien rêvait d’une Maison de la littérature depuis longtemps : et si pareille manifestation pouvait y contribuer ?

Oui, María Kodama est venue. Je la revois au milieu d’étudiants, dévalisant une librairie des livres qu’elle n’avait pas (Borges n’avait-il pas dit, en milieu de carrière, qu’il était plus connu par les francophones que par ses concitoyens ?), rapportant à la Fondation les revues d’ici consacrées à l’auteur de L’Aleph.

Épilogue – J’ai par la suite emmené un groupe d’étudiants à Buenos Aires. J’avais fait le plein de poèmes portant sur la ville, si bien que nous en avons lu, parfois en formule chorale, par exemple devant la maison de la rue Maipú qu’il a habitée et devant la Bibliothèque nationale dont il a été le directeur. J’entends encore une étudiante s’écrier : ‘Je suis émue !’ Comme l’a écrit Borges : ‘La littérature n’est pas moins réelle que ce qu’on appelle la réalité’ ».

France Plourde, conseillère principale, vie organisationnelle et financement privé, L’Institut Canadien de Québec
« Un de mes plus beaux souvenirs du festival est le message de Réjean Ducharme lors de l’édition de 2011. Dans la journée, nous avions la confirmation de la présence de Claire Richard, compagne de Réjean Ducharme, pour la soirée soulignant les 100 ans de Gallimard à la bibliothèque Gabrielle-Roy. En compagnie de Rolf Puls, madame Richard s’est avancée au micro avec une feuille de papier et elle a lu un mot que Ducharme avait écrit pour nous remercier. C’était « inespéré et inattendu » ! Dominique Garon, la directrice de la programmation, et moi étions émues aux larmes. Et nous avons passé la soirée avec cette charmante femme aux magnifiques yeux turquoise et à l’humour fin. Un grand moment ! »

Virginie St-Pierre, libraire et bénévole de 2010 à 2014
« Je me souviens de la fébrilité des premières éditions. Quand on recevait la programmation, on voulait aller partout. C’était stimulant parce que tout était à faire à ce moment-là; les bénévoles faisaient des tâches de toutes sortes pour appuyer la petite équipe. Il y a eu de beaux moments au Studio P, qui était un lieu de rencontre pour les bénévoles et les artistes. Je me souviens aussi de la première fois où j’ai été valet pour Œuvres de chair et où j’accompagnais les gens dans les chambres de l’Hôtel PUR. C’était super de voir la surprise dans leurs yeux quand ils découvraient les univers créés par les artistes. C’était des moments intimes vraiment uniques. »

Christiane Vadnais, écrivaine et coordonnatrice de la programmation de 2012 à 2016
« Québec en toutes lettres, c’est d’abord, pour moi, une communauté d’amoureux de la littérature. De mes années à la coordination, je retiens non seulement la gentillesse du créateur de Valérian et Laureline et le regard pétillant de Nancy Huston, mais aussi le bonheur de retrouver la petite famille des bénévoles chaque automne, la fierté de voir grandir des artistes de la relève, les clins d’œil échangés avec les spectateurs fidèles, qu’on reconnaît dans la foule chaque mois d’octobre. Au festival, j’ai côtoyé de près la créativité et l’enthousiasme des formidables autrices et auteurs, libraires, éditeurs, etc. qui font de Québec une ville de littérature reconnue par l’UNESCO. Cette vitalité me nourrit comme travailleuse culturelle, mais aussi comme artiste et comme lectrice depuis maintenant dix ans. Champagne ! »

 

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Publié le 17 octobre 2019 à 11 h 10 | Mis à jour le 26 octobre 2019 à 13 h 44

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