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Jack Black, perdant magnifique

La petite histoire veut que les mémoires de Jack Black aient longtemps accompagné Burroughs et Kérouac lors de leurs fiévreuses escapades de par le vaste monde. Le même William Burroughs signe d’ailleurs une postface à la dernière réédition de Personne ne gagne1publiée par Monsieur Toussaint Louverture. Une bonne occasion de découvrir les hauts faits d’armes de ce bandit de grand chemin qui s’est tardivement converti à l’écriture.

Né Thomas Callaghan en 1871, Black préfère bien vite le voleur au shérif dans les nombreux dime novels qu’il dévore compulsivement durant son enfance. Et les modèles en matière de crime ne manquent pas à cette époque où la mort de Jesse James, bandit notoire fumé lâchement par Robert Ford, endeuille des millions d’Américains. À quatorze ans, orphelin de mère, il abandonne l’école et les soins des bonnes sœurs afin de travailler pour le compte d’un magouilleur local ; à vingt, il maîtrise les rudiments de l’arnaque, l’art de crocheter une serrure, de manipuler chignoles et perceuses à haute pression ; à trente, il passe le plus clair de son temps à fuir les autorités du pays, partout reconnu comme un représentant estimé de la confrérie des yeggs.

Yeggs,Johnsonet cie: les sentiers de la contre-Amérique

Dans les bas-fonds de San Francisco au tournant du vingtième siècle, lorsqu’un vagabond vient quémander auprès des Chinois de quoi boire ou se mettre sous la dent, ceux-ci ont coutume de l’accueillir par un « Yekk ! yekk ! » enthousiaste. Au fil du temps, le cri d’accueil passe dans le vocabulaire de la rue pour faire référence au vagabond lui-même. À force de détours parmi les tripots du Chinatown et d’ailleurs, le yeggen vient par la suite à désigner cette horde sauvage de criminels et de casseurs de coffres-forts qui courent le continent à la recherche de coups juteux.

Si « Blacky » s’associe sans gêne à cette communauté transhumante de hors-la-loi, il s’identifie surtout à cette classe à part de distingués détrousseurs rencontrés lors de son premier passage en prison : les Johnson. Coffré pour vagabondage puis enfermé dans une geôle du ponant, l’apprenti brigand découvre ces gentlemen cambrioleurs qui mesurent la grandeur d’un homme à la fiabilité de sa parole, le jaugent selon sa capacité à s’acquitter de ses dettes morales et pécuniaires. Le Johnson marche droit malgré son penchant pour la forfaiture. Il protège sa réputation coûte que coûte et possède son propre code d’honneur. Et le premier avale-tout-cru à mettre en péril les principes rigides de ce code pourrait bien le payer de sa vie.

Black a tôt fait de s’accointer avec ces hommes dont le blaze, surnom pittoresque que vous colle la vie sur la route, raconte à lui seul un chapitre de l’histoire personnelle de chacun. Aux côtés de Smiler, de Sanctimonious Kid, de Soldier Johnnie, de Foot-and-a-half George et d’autres cambrioleurs au long cours, il parfait son éducation aventureuse en chevauchant des essieux de wagon, en resquillant son passage sur les convois de marchandises, en s’initiant au dynamitage des coffres et en découvrant les recoins d’une Amérique anonyme, habitée par ceux que Jack London, pour l’avoir longtemps fréquentée, nommait le peuple de l’abîme.

Putains, ivrognes et camés, vagabonds et sans-abri : tout ce beau monde habite une sorte d’univers parallèle dans lequel trempe le yegg. Ce sont, comme l’écrit Black, des créatures de la nuit évoluant en marge de la vie organisée, comme si la société se composait d’entités réciproquement hermétiques qui se renvoyaient dos à dos : les bons d’un côté et les mauvais de l’autre. C’est donc, aussi, sur les sentiers les moins fréquentés, ceux des laissés-pour-compte, que le narrateur nous entraîne, avec ce regard témoin de l’observateur social qui se mêle ici, de façon tout à fait remarquable, à l’art consommé du conteur.

Le yegg comme le Johnson sont des dilapidateurs nés. En général, ils jouent beaucoup, boivent souvent et se droguent parfois. Ce qu’ils récoltent en une soirée, aussi impressionnants que soient les gains, ils le claquent en un rien de temps chez les bookies, dans les fumeries d’opium – légales à l’époque –, bordels ou saloonsqui fleurissent partout et dessinent, de Kansas City à Denver en passant par Butte, le paysage de l’Amérique interlope. Sans jamais porter de jugement, sinon envers les vendus et les lâches, l’auteur décrit l’étrange faune des bas-fonds avec cette distance objective qu’encourage le récit après coup des événements.

De maison close en ruelle louche, des personnages hauts en couleur défilent et ajoutent au toujours plus vaste réseau de connaissances de Black. Comment d’ailleurs oublier cette Salt Chunk Mary, tête forte et femme de cœur, qui se tient fièrement debout dans le milieu éminemment masculin du recel ? Dans son repaire de Pocatello où le narrateur transitera à répétition pour écouler le fruit de son labeur, Salt Chunk Mary attend ses amis avec son éternelle chaudronnée de porc salé, mais réserve ses soufflants à qui viendrait tenter de cracher dedans.

Il est fascinant de voir à quel point la loyauté est paradoxalement reine dans ce milieu, à quel point les plus rusés s’entraident pour que chacun trouve son compte. Il est pourtant difficile de gagner quoi ce soit de durable dans cette routine où les échecs se répètent comme une fatalité, où la misère est vouée à un éternel recommencement et où les vices vous ramènent sans cesse à la case départ : la prostituée soutire au voleur ce qu’elle dépense chez le pourvoyeur d’opium, qui le dépensera à son tour dans le premier saloon venu. Ainsi va la vie au pays des parias, ainsi opère la logique implacable que répète en boucle les récits de Black : au bout du compte, tout le monde perd, même lorsqu’il croit triompher.

Personne ne gagne : quand le crime ne paie pas

Un jour, la vanité juvénile qui pousse Black à penser gagner là où tout le monde, tôt ou tard, échoue, cette prétention propre à l’inexpérience et à l’ignorance s’émousse, perd de sa certitude. Malgré son indécrottable romantisme, le truand affiche cette conscience de plus en plus lucide sur le choix de sa vocation. La perspective de devoir un jour retourner derrière les barreaux, le rythme de vie du voleur et l’angoisse des lendemains incertains le persuadent de se ranger.

Son dernier séjour à la prison de Folsom lui apprend également beaucoup. Malade et affaibli, il n’est plus que l’ombre de celui qu’il a été jadis quand il en sort : pris de crampes et de nausées aussitôt qu’il cesse de téter la pipe à opium, leyeggpèse 55 kilos, en comptant le poids des dix dollars de monnaie qui tintent au fond de sa blague à tabac, soit les économies de trente années de vol à la tire, de braquages audacieux, de déveines et d’errances. Un retour au droit chemin ne peut alors que s’imposer. À ce point, c’est d’ailleurs une question de vie ou de mort. En 1916, pistonné par Fremont Older, une figure reconnue du journalisme américain, Black se recycle en archiviste pour le San Francisco Call, rédigeant en parallèle ses mémoires à la demande express de son bienfaiteur.

Le crime ne paie pas. Ces conclusions sont celles d’un homme ayant fait l’expérience prolongée de la criminalité. Mais l’auteur se garde pourtant bien de moraliser à outrance : « J’aurais aimé pouvoir tirer un peu de sagesse qui aiderait les gens à aider les prisonniers », confie-t-il vers la fin de ses récits, « et les prisonniers à s’aider eux-mêmes, mais je n’en trouve pas. Je ne sais pas. Tout ce que je peux dire avec certitude, c’est que la bienveillance engendre la bienveillance, et la cruauté engendre la cruauté ». Si la délinquance relève en partie du libre choix, selon ce que donne à penser Black, et que pour cette raison il ne sera jamais possible de l’enrayer, le système pénitentiaire contribue en revanche, dans sa conception même, à reproduire et à consolider les comportements asociaux.

Durant les dernières années de son existence, Black part en croisade contre l’institution pénitentiaire et les représentants d’une justice jugée bancale.Parmi les avocats – cordialement surnommés « rats des prisons » – les juges de paix, les auxis et les gardiens du bagne, le yegg passe souvent pour le moindre des bandits. En fait, c’est toute la philosophie du système carcéral qui est remise en question. Après avoir joué de malchance à de nombreuses occasions, Black a subi les coups de fouet, a goûté à la camisole de force et a passé un nombre incalculable de journées cloué au trou, pain sec et eau composant l’essentiel de son ordinaire. Certains passages d’un réalisme brutal montrent bien que les sévices physiques répétés transforment les forçats en animaux ; que la détention, plutôt que d’encourager une réhabilitation, contribue, par la répression et l’humiliation des prisonniers, à en alimenter la rage et le dégoût de l’ordre.

Outre un plaidoyer de l’auteur en faveur d’une réforme du système pénitentiaire et la postface de Burroughs ajoutés en fin de volume, Personne ne gagne comporte une brève présentation de Thomas Vinau ainsi qu’une étude cursive mais éclairante de Donald Kennison. Tout cela dans le but de rendre justice à cette œuvre assez unique en son genre et à un écrivain fauché par la mort avant d’obtenir la reconnaissance qu’il méritait. La légende veut en effet qu’en 1932, Black se soit lesté les pieds avant de se balancer au beau milieu de l’Hudson pour se laisser couler. D’autres encore ont dit que son passé de malfrat avait fini par le rattraper, et qu’il aurait été tué d’une balle à bout portant, comme un certain Jesse James… Chose certaine, seule une fin aussi abrupte pouvait être à la hauteur de ce héros tragique de l’Amérique sacrifiée. D’une façon ou d’une autre donc, personne ne gagne, hormis le lecteur, hagard et pantois d’admiration devant cette haletante démonstration de savoir-faire qui se déploie sur plus de 400 pages sans ne jamais faiblir.


1. Jack Black, Personne ne gagne, Monsieur Toussaint Louverture, trad. de l’américain par Jeanne Toulouse et Nicolas Vidalenc, Paris, 2017, 470 p. ; 21,95 $.

EXTRAITS

L’histoire de Frank et Jesse James fit les gros titres pendant des jours et des jours, je n’en perdis pas une miette. […] Quand l’affaire se tassa, je m’intéressai à d’autres histoires de gangsters. Je finis par ne plus lire que ça. Cambriolages, vols, meurtres… je dévorais chaque récit, fraternisant toujours avec les aventuriers, les risque-tout, les criminels.
p. 27

La vie nocturne me fascinait. Grant Avenue, où l’on trouve aujourd’hui les meilleures boutiques, faisait à l’époque partie du Tenderloin, un quartier dont la moindre ruelle ou allée regorgeait de bordels et de petits saloons avec dancing dans l’arrière-salle. La plupart n’avaient que ces demi-portes battantes typiques, et restaient ouverts d’un bout à l’autre de l’année. Le Tenderloin était saturé d’opium.
p. 162

La société représentait la loi, l’ordre, la discipline, le châtiment. La société, c’était une machine conçue pour me mettre en pièces. La société, c’était l’ennemie. Un mur immense nous séparait, elle et moi ; un mur que j’avais peut-être moi-même érigé – je n’étais pas sûr.
p. 360

Que m’ont apporté tous ces cambriolages, braquages, vols en tous genres ? Sur les trente ans que j’ai passés dans ce monde souterrain, j’en ai écoulé quinze en taule. Mettons que j’ai palpé cinquante mille dollars pendant que j’étais en liberté. Ça fait environ neuf dollars par jour. Combien ai-je dépensé en avocats, facilitateurs, cautions et autres faux frais ?
p. 434

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Publié le 8 avril 2019 à 1 h 00 | Mis à jour le 5 avril 2019 à 13 h 24

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