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Yuri Slezkine

Une traversée de la Russie post-révolutionnaire : La maison éternelle de Yuri Slezkine

Monumental ! C’est le premier mot qui nous vient à l’esprit pour caractériser le bouquin de Yuri Slezkine. Monumental par le format d’abord (plus de 1200 pages) et monumental surtout par son objet puisqu’il raconte la « vie » d’un immense complexe d’habitation construit à la fin des années 1920 pour loger la nomenklatura issue de la révolution russe de 1917.

Au moment de son inauguration, au début des années 1930, la Maison du Gouvernement, comme on l’appelait, formait le plus grand complexe d’habitation en Europe. On y dénombrait 550 appartements, entièrement meublés, et une multitude d’espaces publics : épicerie, réfectoire, salle de théâtre, salle de cinéma, bibliothèque, gymnase, bureau de poste, central télégraphique, etc. En 1935, cette ville dans la ville hébergeait 2 655 locataires. Sept cents d’entre eux étaient de hauts fonctionnaires du gouvernement ou des dirigeants du Parti communiste, les autres étant pour la plupart des personnes à leur charge (femmes, enfants, parents ou beaux-parents, domestiques). Ici, Yuri Slezkine s’en sert comme point d’ancrage pour raconter la Russie post-révolutionnaire.

Érigé sur un marécage en bordure de la Moscova, face au Kremlin, le bâtiment devait faire la démonstration de la puissance et du savoir-faire communistes et offrir aux apparatchiks et aux membres de l’intelligentsia un milieu de vie digne de leur position. Imposante dans ses dimensions, inédite dans son mode d’organisation interne, cette entreprise entrait, dans sa conception même, en contradiction avec la réalité du peuple russe. Faut-il s’en étonner, sachant qu’au royaume de la dictature du prolétariat, aucun de ses dirigeants ne l’était ou en était issu à une ou deux exceptions près ? Tous étaient des rejetons de l’élite bourgeoise et intellectuelle qu’ils prétendaient combattre, tout en reproduisant ses modes de vie. Dès le départ, la révolution russe marchait à côté de ses pompes.

Une secte religieuse avant tout 

Mis à part les pages consacrées à la description de l’immeuble lui-même (son emplacement, les appartements, l’ameublement, l’organisation des espaces internes), Slezkine articule son propos autour de trois grands axes narratifs. Le premier est social. En effet, La maison éternelle1 peut se lire comme le portrait d’une société où se croisent et s’entremêlent des centaines d’histoires intimes et familiales. Pour brosser cette fresque, l’auteur a puisé à même une imposante documentation (correspondances, mémoires, autobiographies, journaux intimes, etc.) débusquée chez les descendants des anciens occupants. C’est sans doute ce croisement d’une foule de destins tragiques qui a fait qu’on a quelquefois comparé son livre – un peu abusivement – à ceux de Tolstoï ou de Grossman.

La maison éternelle nous plonge également dans le monde de la création littéraire sous le communisme naissant. Slezkine consacre en effet beaucoup de pages à l’analyse des œuvres de l’époque, principalement des romans. Détour nécessaire puisque dans une dictature du prolétariat, les œuvres littéraires étaient censées interpréter ou mythologiser la marche en avant du bolchevisme. « L’écrivain soviétique, en tant qu’‘ingénieur des âmes’, était un acteur central du travail de construction [du communisme] », écrivait le journaliste, dramaturge et écrivain Isaac Babel. Comment s’en étonner alors que le mouvement communiste découlait lui-même d’un seul livre : Le capital de Marx ?

Enfin et surtout, Slezkine fait la brillante démonstration que le bolchevisme était, avant d’être un mouvement politique révolutionnaire, un mouvement religieux, une secte millénariste qui aurait réussi à devenir religion d’État en quelque sorte. « [L]’objectif [des bolcheviks] était de se préparer au remplacement de [la] société par un ‘royaume de la liberté’ entendu comme une existence sans politique […]. Il s’agissait d’un groupe de croyants radicalement hostiles à un monde corrompu et voués aux ‘abandonnés et aux persécutés’. »

Vues sous l’angle d’une volonté de créer une utopie d’où auraient été éliminés la bourgeoisie, le capitalisme et même l’argent, on comprend mieux les convulsions idéologiques qui ont secoué le parti bolchevik pratiquement dès sa création. Si tous s’entendaient sur l’objectif final, les avis divergeaient sur les moyens à prendre pour l’atteindre. En outre, comme dans la plupart des religions, le Parti communiste avait peu à peu intégré à sa politique de persécution des « ennemis du peuple » la notion de crime de la pensée. À mesure que le pouvoir se centralisait dans la personne de Staline, toute réserve, tout commentaire et toute remarque qui n’allaient pas dans le sens d’une complète adhésion aux politiques du Parti ou à la personnalité de son leader étaient considérés, sinon comme une trahison, du moins comme la possibilité d’une trahison.

Et des ennemis potentiels, le pouvoir bolchevik réussit à en démasquer des centaines et des centaines de milliers, et ce, dans tous les coins de la Russie. Avant même toute enquête sur le terrain, on avait fixé, pour chaque région, des quotas d’arrestations et d’exécutions. Même les habitants de la « maison éternelle » ne furent pas épargnés. « Dans les années ‘30 et ‘40, près de 800 résidents de la Maison […] furent expulsés de leurs appartements et accusés de duplicité, de dégénérescence, d’activités contre-révolutionnaires ou d’une quelconque défaillance suspecte. Tous furent reconnus coupables d’une façon ou d’une autre. »

Les pages les plus émouvantes de La maison éternelle sont celles qui font écho à ces événements : les arrestations nocturnes de personnes dont on perdait ensuite la trace, la cruelle séparation des familles, la dispersion des enfants dans la famille élargie ou dans des orphelinats d’État quand les deux parents étaient arrêtés (ce qui était très fréquent), le dur labeur des déportés dans les camps de travail. Toutes les pages qui relatent ces événements sont bouleversantes. Comment ne pas être remué à la lecture de cette lettre d’un petit garçon à sa grand-mère : « Chère mamie, je ne suis pas encore mort ! Tu es la seule personne que j’ai au monde, et je suis la seule que tu aies. Si je ne meurs pas, quand je serai grand et que tu seras déjà très très vieille, je travaillerai et prendrai soin de toi. Ton Garik ». Ce « je ne suis pas encore mort » en dit long sur le climat et les conditions de vie de l’époque. Quant aux pages qui décrivent la vie dans les camps, certains passages sont pratiquement insoutenables.

Singulier et roboratif

De tous les livres qui sont parus pour souligner le centenaire de la révolution russe, La maison éternelle est peut-être le plus singulier par son approche, sinon le plus roboratif par l’ampleur de son propos. Collage de fragments de vie, peinture d’une société privilégiée mais qui n’échappe pas aux vicissitudes de l’Histoire, analyse de la pensée créatrice dans un univers concentrationnaire, réflexion sur les rapports entre l’engagement politique et la foi, tout cela peut être dit de La maison éternelle. C’est ce qui fait sa grande richesse. Mais cette richesse ne va pas sans bémols.

Par exemple, les passages qui traitent des livres et des auteurs qui comptaient à l’époque tombent à plat du fait que, dans leur immense majorité, ces ouvrages et ces auteurs sont totalement inconnus en Occident. Un autre irritant concerne la documentation. Comme tout bon historien, Yuri Slezkine utilise abondamment les citations pour étayer son propos. Or, il arrive trop souvent que ces dernières ne soient pas suffisamment contextualisées. Cette lacune est manifeste quand il traite de l’époque de la Grande Terreur, à la fin des années 1930. En dépit des nombreuses et substantielles citations extraites de la correspondance de déportés et de relégués qui racontent leur quotidien, le bouquin ne permet pas de comprendre la nature des facteurs idéologiques et politiques à l’origine de leur déchéance. Cette lacune est d’autant plus frustrante que Slezkine se lance souvent dans de longues digressions sur des aspects « annexes » ou secondaires à son sujet (par exemple les sectes en Amérique).

Peut-on reprocher à un historien de trop en dire sur son sujet ? C’est pourtant le reproche que nous serions tenté d’adresser à Yuri Slezkine. Sa volonté de ne négliger aucun aspect de son sujet en multipliant les angles d’observation (les loisirs des occupants, les jeux d’enfants, l’ameublement des appartements, etc.) et l’enchaînement des chapitres dont la logique ne nous a pas toujours sauté aux yeux, créent, finalement, une persistante impression de dispersion. Bien que La maison éternelle représente une contribution remarquable et unique à la connaissance de l’histoire de la Russie au XXe siècle, sa longueur et son organisation interne risquent d’en décourager plus d’un.

 


1. Yuri Slezkine, La maison éternelle. Une saga de la révolution russe, trad. de l’américain par Bruno Gendre, Pascale Haas, Christophe Jaquet et Charlotte Nordmann, La Découverte, Paris, 2017, 1 290 p. ; 39,95 $.

EXTRAITS

Les responsables locaux avaient tendance à pécher par excès plus que par modération. D’après un bolchevik moscovite (et originaire de la rive droite) affecté au district de Khoper, les membres du tribunal révolutionnaire local « faisaient exécuter des vieillards analphabètes, hommes et femmes, qui tenaient à peine sur leurs pieds, des caporaux cosaques et, bien entendu, tous les officiers, en prétendant qu’ils obéissaient aux ordres du centre. Certains jours, ils massacraient des groupes de 50 à 60 personnes.
p. 222

Faute de se mettre d’accord, les dirigeants ne pouvaient pas travailler ensemble : vers où devaient-ils diriger le Parti et qui devait diriger les dirigeants ? On pouvait certes toujours renforcer une prétention de fidélité aux idées de Lénine par l’attestation d’avoir été physiquement proche de lui dans le passé, mais, comme il n’avait pas désigné de successeur et qu’il avait eu à l’occasion des propos désobligeants pour tous ses proches collaborateurs, il ne servait à rien de revendiquer une primauté en tant que disciple originel.
p. 389

« À cette époque, ma mère et moi ne considérions pas Staline comme le responsable de la tragédie dont nous avions été les victimes et les témoins. Pour ma mère, les causes étaient dans un immense travail de démolition : un complot contre la crème du Parti bolchevik, ourdi par des ennemis qui s’étaient frayé un chemin jusqu’au sommet, y compris au ministère de la Sécurité d’État. »
Maia Peterson citée par Slezkine, p. 1154

Focalisé sur l’économie, le marxisme a élaboré une conception remarquablement pauvre de la nature humaine. Une révolution dans les rapports de propriété était la seule condition nécessaire à une révolution dans les cœurs humains. La dictature de prolétaires libérés de leurs chaînes devait provoquer automatiquement le dépérissement de tout ce qui faisait obstacle au communisme, de l’État à la famille.
p. 1178

Publié le 13 décembre 2018 à 1 h 01 | Mis à jour le 9 janvier 2019 à 17 h 27

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