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Sébastien Gnaedig, Hugo Pratt, Hamish Steele, Zep

De grands voyagements : mythes égyptiens, Afrique natale… et pattes de gazelle !

Hamish Steele, Panthéon ! La véritable histoire des divinités égyptiennes, Seuil, Paris, 2018, 212 p. ; 27,95 $.

Hamish Steele présente dans Panthéon ! une version moderne de l’histoire des dieux égyptiens, dénuée de flafla, avec des dialogues actualisés et un judicieux saupoudrage d’anachronismes – par exemple quand Osiris se retrouve sur le plateau d’un jeu questionnaire télévisé et que l’animateur lui lance : « Je vous laisserais bien téléphoner à un ami, mais vous êtes mort, LOL ! »

Malgré cette modernisation, et surtout malgré le fait qu’il n’existe pas de version que l’on pourrait appeler officielle, Steele reste fidèle à la trame narrative et aux personnages de la mythologie égyptienne, et ne gomme pas ses aspects les plus salaces et osés, violents et vulgaires. Certains dieux ont des relations homosexuelles, tandis que d’autres sont nés de relations incestueuses entre frère et sœur. L’auteur préserve l’essence même de la mythologie, qui consiste à présenter les dieux avec des traits semblables à ceux des humains, mais sous une forme amplifiée, voire exagérée.

Le dessin reprend même les techniques développées par les Égyptiens, avec la tête de profil et le corps en trois-quarts, et bien que l’ensemble ait un aspect enfantin, ce livre est pour un public averti. Un excellent ouvrage pour s’initier à la mythologie égyptienne, même si l’auteur passe outre l’aspect des symboles. Heureusement, pour cela, il y a Wikipédia.

 

Zep, The End, Rue de Sèvres, Paris, 2018, 90 p. ; 36,95 $.

Il s’appelle Théodore Atem, possède toute la beauté de sa volontaire jeunesse et se joint à titre de stagiaire à un groupe de recherche dans une réserve naturelle, dirigé par le professeur Frawley. Leur objectif : décoder l’ADN des arbres afin de percer certains de leurs mystères. Et pendant que le petit groupe de chercheurs observe les arbres, ils sont loin de se douter qu’ils sont eux-mêmes observés par les arbres.

L’idée qui a inspiré ce livre est un événement survenu dans les années 1980, dans le Transvaal, en Afrique du Sud, où subitement plus de 2 000 koudous, un type d’antilope, sont retrouvés sans vie. L’enquête permettra de découvrir que les animaux sont morts empoisonnés par la forte concentration en tanin des feuilles d’acacia, un arbre commun dont le feuillage entre naturellement dans l’alimentation des herbivores. Une des hypothèses proposées est que les arbres auraient communiqué entre eux pour avertir que le trop grand nombre de koudous menaçait leur survie et que le taux de tanin devait être augmenté afin d’assurer leur protection.

Dans ce thriller apocalyptique à saveur écologique, Zep, connu dans le rayon des bédés pour enfants avec son personnage de Titeuf, parvient à surprendre et à tenir en haleine jusqu’à la fin. Son coup de crayon est fin et délicat, et sa façon de dessiner les visages est superbe. Pour ajouter à l’effet dramatique, il utilise souvent des cadrages en gros plan, et chaque planche est traitée en monochrome dont les tons, toujours sobres, varient au fil des pages. Un magnifique album pour attirer l’attention sur ces arbres qui n’ont de valeur économique qu’une fois coupés.

 

Sébastien Gnaedig, Profession du père, d’après le roman de Sorj Chalandon, Futuropolis, Paris, 2018, 229 p. ; 46,95 $.

À l’école, on demande au petit Émile Choulans de remplir une fiche de présentation. Son professeur lui rend le document et lui demande de remplir la seule section laissée vide, celle indiquant la profession du père. « Écris la vérité : agent secret. Ce sera dit », répond son père. Et voilà qu’il fait subir à son fils un entraînement violent qui relève plus de la punition afin qu’au moment donné il soit prêt à intervenir pour atteindre l’objectif ultime, à savoir l’assassinat du général de Gaulle. Lentement et sans jamais frémir, le père se construit un monde imaginaire et clivé, peuplé de traîtres et d’ennemis, et entraîne sa conjointe et son fils dans son délire.

Paru en 2015 aux éditions Grasset, Profession du père est un roman aux propensions autobiographiques écrit par Sorj Chalandon, journaliste puis rédacteur en chef du quotidien Libération. Dans l’album de Sébastien Gnaedig, dessinateur et éditeur à Futuropolis, le dessin rend très bien le trouble des personnages avec un crayonné léger et des tons de gris, avec des touches de noir dont le contraste abrupt vient parfois appuyer l’ambiance suffocante de ce récit.

Dans la préface de cette adaptation, l’auteur Sorj Chalandon écrit que le trait du dessin « était celui qu’il fallait pour chuchoter les maux. Difficile de montrer un enfant battu. Trop de réalisme le violenterait une deuxième fois. Alors l’artiste a choisi la pudeur. Tout est là ». Oui, tout est là, on le lit, on le voit, sans en souffrir, et on ne peut que constater, impuissant, le délire du père jusqu’à son dernier souffle. Un tour de force.

 

Illustrations d’Hugo Pratt, Voyages avec Rimbaud, Kipling, Baffo (coffret comprenant : Arthur Rimbaud, Lettres d’Afrique ; Rudyard Kipling, Poèmes ; Giorgio Baffo, Sonnets érotiques), Le Tripode, Paris, 2017, 296 p. ; 89,95 $.

Dans les dernières années de sa vie, Hugo Pratt, à la demande de l’éditeur Vertige Graphic, a illustré par des dessins à l’aquarelle la correspondance d’Arthur Rimbaud, des poèmes de Rudyard Kipling et des sonnets érotiques de Giorgio Baffo. Initialement publiés entre 1991 et 1994, ces trois livres, réédités dans ce coffret, ont un point en commun : ils représentent chacun un versant important de la vie et de l’œuvre de Hugo Pratt.

Le premier livre est un choix de lettres de la correspondance d’Arthur Rimbaud, non pas le collégien poète mais le jeune homme devenu négociant qui tente de faire fortune en Éthiopie. C’est dans ce même pays d’Afrique que Pratt passe sa jeunesse avec ses parents avant que la guerre ne le force à partir. Il y retournera plusieurs années après afin d’y rechercher la tombe de son père. À travers cette correspondance, on reconnaît la figure du poète voyageur toujours en mouvance, dans une quête indéfinie, sur cette terre loin de son Europe natale.

Le second livre présente une sélection de poèmes de Rudyard Kipling dont le thème est le militaire, non pas le glorieux conquérant mais le simple soldat qui ne souhaite que retrouver la paix et sa maison, celui dont l’Histoire ne retient jamais le nom. C’est ce type de militaire qui a marqué la jeunesse de Pratt, son père ayant servi dans l’armée de Mussolini pendant la Seconde Guerre mondiale.

Finalement, le dernier livre est un choix de poèmes érotiques de Giorgio Baffo. Si ce nom ne vous dit rien, ce n’est pas étonnant, car ce magistrat de Venise, né en 1694 et mort en 1768, a rédigé ses sonnets sans jamais exprimer le désir de les publier. S’il prenait la plume, c’était pour se livrer à une virulente critique des mœurs vénitiennes. Dans ces pages, malgré le titre du recueil, ce n’est pas tant l’érotisme qui est mis de l’avant que la figure ensorcelante de la femme.

Le poète voyageur, le soldat, la femme, trois figures qui peuplent la vie et l’œuvre de Hugo Pratt. En y regardant bien, en lisant ce choix de textes, on parvient sans difficulté à retrouver l’ombre de Corto Maltese, dont la réputation est presque plus grande que celle de son créateur. Surtout, comment est-il possible de se lasser de contempler les dessins de Hugo Pratt ?


 

Publié le 29 août 2018 à 14 h 34 | Mis à jour le 29 août 2018 à 16 h 13

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