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Hervé Bel

Hervé Bel, artisan des vies intérieures

Hervé Bel est un romancier au profil singulier. Formé dans les domaines du droit et de l’économie, il travaille dans une grande banque française. Lecteur inconditionnel de l’œuvre de Proust, créateur du blogue littéraire Les Ensablés1, il est surtout un écrivain remarquablement doué.

Ses deux premiers livres ont été primés. La nuit du Vojd (2010) a reçu le prix Edmée-de-la-Rochefoucauld, qui récompense l’auteur d’un premier roman, tandis que Les choix secrets (2012) a été distingué par le prix Horizon du deuxième roman et par le Prix de l’Inaperçu, lequel est attribué à un roman qui, malgré ses qualités, n’a pas reçu l’attention médiatique qu’il aurait méritée. Il a fallu attendre cinq ans pour la publication d’un troisième titre à l’automne 2017, La femme qui ment, autre fiction notable dont la presse n’a pourtant guère parlé, encore une fois, et qui confirme un écrivain dont l’assurance et la maîtrise toute classique de l’écriture nourrissent une prose racée, attentive aux petites choses, qui culmine dans la finesse et la profondeur psychologiques. C’est bigrement bien fait, du grand art.

Les choix secrets

Au centre de sa production, Les choix secrets est une manière de chef-d’œuvre, qui tient à la parfaite adéquation entre le classicisme exemplaire de l’écriture et le sujet du roman. On pense à l’univers d’un François Mauriac, aussi bien par cette écriture de l’introspection et de la rétrospection qu’en raison de ces familles provinciales plombées par l’hypocrisie et les conflits, jalousement ancrées dans leurs traditions. La perfection classique des Choix secrets est par ailleurs renforcée par le recours souple, pourrait-on dire, à la règle des trois unités : tout le roman est replié sur une très longue journée, où Marie, cloîtrée dans sa maison auprès d’un mari malade, se remémore sa vie. Les pensées de Marie, en revanche, donnent une extension formidable au temps, aux lieux et à l’action. Le contraste est en effet saisissant entre la lassitude, les menues contrariétés de la vie quotidienne de cette vieillarde aigrie, et ses années d’adolescence passées au Moyen-Orient et en Indochine (au gré des déplacements de son père, commandant militaire) et les espoirs qu’elle avait nourris. De même la présence obsédante du mari dans les pensées de sa femme tranche fortement avec l’espèce de loque qu’il est devenu, puisqu’il est trop faible pour manger, pour parler ou pour faire quoi que ce soit ; il est visiblement rendu au bout. Dans un sens, c’est la conscience de Marie qui le tient en vie, mais une conscience rongée par les récriminations, les regrets et la haine d’un homme qui n’a pas été à la hauteur de la femme qu’elle a cru être. Dans cette vie lamentable, Marie n’aura été que ce qu’elle voulait paraître. Il y a dans ce roman tout un art du clair-obscur et du décalage, sans doute parce que, comme le pensait Rimbaud, la vraie vie est ailleurs.

Cet univers faisandé, composé d’équivoques et de scrupules, de frustrations accumulées, de calculs sournois, d’impulsions pernicieuses, d’espérances refoulées, Hervé Bel le scrute avec une rigueur opiniâtre, le déploie et le pénètre patiemment, avec une intelligence probante du comportement humain. Je parlais plus tôt de Mauriac ; Les choix secrets évoque aussi cet extraordinaire roman d’Emmanuel Bove qu’est Un homme qui savait (fraîchement réédité2), où les sempiternels malentendus et les attentes déjouées par la vie lient douloureusement un frère et une sœur.

La femme qui ment

Avec le tout récent La femme qui ment, Hervé Bel replace le regard d’une femme, Sophie, au centre de sa fiction. La narration oscille entre les première (Sophie) et troisième personnes du singulier (technique esquissée dans Les choix secrets), ce qui donne à l’auteur une généreuse latitude dans la saisie psychologique des personnages et au roman une ampleur dans le rythme. Sophie est cadre à la Communication Worldwide, sise dans le quartier de La Défense, à quelques jets de métro des Champs-Élysées. Elle est épuisée, insatisfaite de sa vie, où la passion pour son travail et pour son mari, Alain, vieillit mal ; elle aurait besoin de vacances prolongées. Un jour qu’elle se sent impuissante à traiter un dossier important, elle se tire momentanément d’affaire en faisant un mensonge à son patron : elle prétend être enceinte. Le mensonge est venu naturellement : sans enfant, elle se sent vide, elle a toujours rêvé d’en avoir un, et le temps presse de plus en plus, car elle a maintenant 43 ans. Pourtant, ni elle ni son mari ne sont stériles : les tests ont été négatifs. Mais un jour, spontanément, elle sert le même mensonge à son mari…

C’est ainsi que le roman construit peu à peu son intrigue autour de la détresse du personnage. La force de l’écriture, nouée autour d’un scénario simple et efficace, tient dans la capacité de réflexion autocritique de Sophie. Elle ment aux autres, mais elle ne se ment surtout pas à elle-même (contrairement à Marie). Elle est dans un moment creux de sa vie et, comme la Marie des Choix secrets, elle revoit de grands épisodes de sa vie, inspecte les ratages de ses amours passées, déplore les tensions avec sa famille, etc. Malgré des contextes tout à fait différents, c’est néanmoins le même ressort psychologique qui joue dans les deux romans, et c’est tant mieux : le talent d’Hervé Bel est ici inattaquable. L’auteur a un don réel pour épaissir ses personnages, pour les rendre crédibles dans les moindres détails de leur vie, pour en faire des êtres cohérents autant dans les grandes décisions que dans les ennuis de tous les jours. Entre les deux romans, il y a pourtant cette différence éclatante : il y a un autre avenir pour Sophie, alors qu’il n’y en a plus pour Marie.

Les tours dorées de La Défense*

Autre qualité de ce roman : La Défense, quartier des affaires personnalisé par ses multiples tours et bureaux, qu’Hervé Bel connaît bien puisqu’il y travaille depuis vingt ans, est presque un personnage à lui seul. Le romancier décrit ce quartier méthodiquement, longuement, magnifiquement : « Soudain, au-delà de Paris toujours dans la grisaille, le ciel se fissure. Une bande dorée se pose sur l’horizon. On dirait qu’après la ville s’étend une grève de sable étincelante et que la mer est tout au bout. Des flaques de lumière se reflètent, orangées, sur les cimes astiquées des gratte-ciel. Les plus petits restent dans la pénombre, pressés les uns contre les autres, dans un désordre de chambre d’enfant, car, vus de haut, ils ne sont rien d’autre que des cubes de métal en désordre ».Ce milieu de travail, qui crispe les nerfs de Sophie, devient sous la plume de l’auteur un endroit complètement aliénant, où seules comptent la performance et la rentabilité, et nécessairement en anglais. Moqueur, le romancier glisse adroitement des mots et expressions anglais dans les phrases des cadres. Sophie a de bonnes capacités relationnelles, « mais, concerning digital matters, totalement out »; naturellement, la compagnie avec laquelle elle traite pendant tout le roman est « une Frenchpépite qui s’exporte aux USA ». D’ailleurs, on dit les States, parce que les États-Unis, ça fait ringard, comme le travail est mieux fait si c’est du good worket qu’on a été plus efficient.

La nuit du Vojd

En convoquant cet espace de travail aliénant des grandes entreprises, Hervé Bel reconduisait en quelque sorte l’ambiance suffocante de son premier roman, La nuit du Vojd ; sauf que le point de vue était celui d’un jeune Russe, Ivan Zamiatine, entré au service de la puissante Organisation sur la recommandation de son père, cadre à la retraite et « un des rares de sa génération à avoir échappé aux purges » du Vojd. Le « Vojd » est un mot russe qui signifie « le chef ». Dans le roman, on ne parle que de lui, mais on ne le voit guère, il est une sorte de dieu dont l’Organisation, structure politique totalitaire, forme des disciples.

Même s’il n’a que 22 ans, Ivan appartient au département qui justement prépare les purges, car l’Organisation s’évertue en effet à « découvrir les défaillances des hommes et des systèmes » afin de « les éradiquer et de sanctionner les responsables ». L’intrigue du roman est constituée de l’enquête d’Ivan sur le directeur de l’approvisionnement, un certain Grossmann, soupçonné de négliger la production. Cadre dévoué, stimulé par le désir de bien faire, Ivan est trop peu expérimenté pour ne pas être naïf ; parce qu’il croit à l’égalité des dirigeants et des salariés, au savoir des uns et aux compétences des autres, pour lui, être consciencieux dans son travail, c’est être juste, et cette morale lui suffit à justifier la traque des chefs suspects. Mais le suicide de Grossmann, à la fin du roman, vient mettre en lumière les insuffisances d’Ivan, alors qu’il s’était cru habile. Au prix de son renvoi de l’Organisation, il aura fait un apprentissage somme toute douloureux de l’âge d’homme.

L’histoire se passe au tournant des années 1990, dans les années qui suivent la chute du mur de Berlin, mais elle a une forme d’atemporalité par sa proximité évidente (et la dernière page est à cet égard explicite) avec la dictature stalinienne et par l’ombre du NKVD3 qui plane sur l’Organisation. On peut aussi, sans doute, y lire une métaphore de l’autoritarisme économique du marché mondial et des multinationales, dont nos gouvernements, n’ayant de cesse de céder des droits, sont à la solde. Dans ce contexte, l’Organisationannonce La Défense, et Ivan, asservi au système, est bien à l’image du citoyen d’aujourd’hui soumis aux lois du marché, consommateur obéissant et d’autant plus manipulé qu’il se croit libre. La nuit du Vojd devient une satire acerbe du capital illimité, comme La femme qui ment est une critique du travail aliéné par les prouesses de la compétitivité. Entre les deux romans ne change que le point de vue, Ivan étant une sorte de victime consentante, puisqu’à la fin il se retrouve au chômage, tandis que Sophie finit par reprendre sa vie en main.

Cette ouverture sur l’impondérable, cette brèche par laquelle la jeune cadre rebat les cartes de sa vie, ne changera globalement rien à l’affaire. Elle le sait d’ailleurs, alors que, dans les dernières lignes, elle met le cap sur Strasbourg : « Je serai heureuse, enfin moins malheureuse qu’ici, à La Défense. Bientôt, il y aura partout des Défense. Pas encore, alors je fuis, je me résigne ». Ce départ, qui est un mouvement de défense, c’est le cas de le dire, je veux pourtant croire qu’il signifie un peu plus que cela. On le saura bien tôt ou tard. En attendant, lecteur, tu as trois nouveaux romans à lire.


Hervé Bel a publié : La nuit du Vojd, Lattès, 2010 ; Les choix secrets, Lattès, 2012 et Le livre de poche, 2014 ; La femme qui ment, Les Escales, 2017.

* Photo par Pierre-Antoine Duffaud : Derrière les toits de Neuilly, le tours dorées de La Défense.

1. Blogue créé en 2010 et hébergé sur le site « ActuaLitté ». Un recueil de textes (Lectures en stock) issus de ce blogue a été publié en mars 2018 aux éditions La Thébaïde.
2. Dans la collection de poche « La Petite Vermillon », aux éditions La Table Ronde.
3. Le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, dont relevait la police politique du régime soviétique.

 

EXTRAITS

Quand on est vieux, tout est difficile, tout a un goût amer. Il y a des moments heureux, mais toujours bordés par l’idée du temps. Être heureux, pense parfois Marie, c’est la perspective de le demeurer ou de le devenir. Même les enfants le savent qui, le dernier jour des vacances, ne goûtent plus le temps avec l’insouciance du premier. Et pourtant, c’est le même chocolat servi à quatre heures, les mêmes jeux, l’éblouissant soleil dans le jardin dans lequel on a construit une cabane. Il y a dans le cœur une amertume qui gâte le goût.
Les choix secrets, Le livre de poche, 2014, p. 52.

Reprendre la vie avec Alain démasqué ? Alors elle a eu, en s’imaginant restée avec lui, l’impression désespérante que donne un paysage de champs abandonnés dans la bruine d’hiver, ombré d’une verdure livide, saigné par un chemin droit et pierreux se perdant dans le brouillard sous les cris des corneilles raturant le ciel de traits noirs. Cet avenir avec Alain, c’était la tristesse assurée des dimanches après-midi, quand les rues désertes, balayées par le vent, révèlent l’inanité de la vie.
La femme qui ment, Les Escales, 2017, p. 162-163.

Publié le 14 juillet 2018 à 13 h 19 | Mis à jour le 18 juillet 2018 à 13 h 31

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