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Patrice Lessard, Maureen Martineau

Nouvel horizon pour le polar ?

À mesure que le roman policier rejoint de nouveaux auditoires et complète la conquête de sa légitimité, l’originalité lui devient à la fois plus difficile et plus nécessaire. La collection de polars que lance la maison d’édition montréalaise Héliotrope témoigne de ce défi hybride et en fait voir les audaces et les contraintes.

Réalisme et déconstruction

On connaissait déjà l’engouement de Patrice Lessard pour le Portugal et, plus particulièrement, pour Lisbonne. Trois de ses romans, dont Le sermon aux poissons (Héliotrope, 2011), avaient adopté la capitale portugaise comme décor et lieu de rencontres et fait apprécier chez lui un verbe réaliste et une ponctuation souplement poreuse. Les personnages de Lessard s’accolaient, brièvement ou non, se croisaient sur fond de bars ou d’alcôves et déroulaient sans trop dramatiser leurs existences modestement épidermiques. La vie vivait. Déjà, la langue était quotidienne, utilitaire, parfois cyniquement pénétrante : « C’est assez comique, enchaîna Manuel avec enthousiasme, à Hawaï, quand on pêche les crabes de cette espèce, on les met dans un seau et on peut les laisser là pendant des heures, aller se promener, faire du surf tout l’après-midi sans surveiller le seau parce que, dès qu’un crabe essaie d’en sortir, un de ses congénères l’empêche de s’évader en le tirant par une patte, c’est drôle n’est-ce pas ? mais Manuel ne riait pas » (Le sermon aux poissons).

Lessard Excellence HeliotropePresque tout Lessard était déjà là. Sauf que les romans portugais tenaient de la chronique plus que du roman, de la présence soutenue plus que du mouvement. Sa contribution à une nouvelle collection policière le montre fidèle à lui-même, mais aussi capable d’une écriture subitement effervescente et d’une gestion brusquée de la trajectoire romanesque. Cette fois, dans Excellence poulet1, un cadavre survient dès les premières pages, conformément aux déclencheurs qu’affectionnent nombre de polars ; dès ce stade, Lessard a planté le décor, présenté plusieurs des protagonistes, distillé les méfiances. Nous sommes loin des rencontres et des conversations plutôt convenues des scènes portugaises ; la grossièreté primaire des tabarnacos québécois sévit dans tout son simplisme. Partagé entre le goût du réalisme et l’appel à faire œuvre littéraire, Lessard opte cette fois pour un réalisme appuyé, cru, dégoulinant. Comme il se doit, les policiers fournissent plus que leur écot à ces borborygmes ; on les comprend sans interprète et l’on n’en ressent pas une grande fierté…

La véritable originalité de Lessard, ce sera de conclure son polar avec le faux calme d’une chronique : alors que le lecteur du roman policier n’attend souvent que l’identification du coupable et sa sanction, Lessard ne satisfait que la première exigence. Pourquoi présumer, puisque notre monde ne croit plus au père Noël, que le coupable sera puni ? Le réalisme, triomphant sur le front littéraire grâce à un joual tristement parent du quotidien, l’emporte ici aussi aisément dans l’administration de la justice. Le réel s’impose, le mythe judiciaire se déconstruit. Pas banal.

Exotisme et démesure

Martineau Eglise pour HeliotropeUne église pour les oiseaux2 de Maureen Martineau vibre selon d’autres instincts. L’exergue, emprunté à « un poète anonyme de l’Inde », suggère de lire le roman à la manière des épopées d’Homère : « Les terribles montagnes sont le rire d’un dieu ». Autrement dit, les dieux aiment rigoler au vu de la futile démesure humaine et la violence qui s’annonce ne les déroutera pas.

Maureen Martineau sait, en tout cas, que peut délirer la démesure humaine sans que la sérénité des bêtes et des oiseaux en soit durablement altérée. À l’exergue olympien répondra la conclusion réconfortante : « Dans le soir couchant, l’épave du vieux sanatorium ressuscite sous la clameur de mille cris ». Les humains, eux, en profitent pour se disculper. Tout comme Ulysse se pardonnait le massacre des prétendants de Pénélope en blâmant l’implacable Poséidon, les assassins de ce polar s’accordent allègrement les circonstances atténuantes. Polar sanglant « à responsabilité limitée ».

Le roman s’ouvre d’ailleurs comme une caméra grand-angle : « Vu du ciel, le village de Ham-Sud semble s’agenouiller au pied de la montagne. Les martinets ramoneurs s’y précipitent au printemps, quand ils rentrent d’Amérique centrale ». Le premier hommage vise les oiseaux, Pelé, Plumet, Oisillon…, tous en quête de cheminées attiédies. Puis viennent les humains qui ne méritent pas la même sympathie. Dans la cheminée de l’église esseulée, l’espoir des animaux repose sur Hermann, casanier et incertain protecteur. Bêtes et volatiles lui sont chers, mais d’autres attachements pèsent sur lui : il faut à Hermann, tel jour du mois, sous forme d’affection stipendiée, la présence de Jessica. Pourquoi celle-ci a-t-elle surgi à l’improviste ? Explication mercantile : « Je suis venue t’offrir le spécial du mois, lui lance-t-elle. Un tour de manège à demi-prix, si tu vois ce que je veux dire. Un spécial qui se termine aujourd’hui. À prendre ou à laisser ». Bien sûr, Hermann prend, mais Jessica, une fois livré son spécial du mois, survolte son souteneur en lui faisant croire à l’inconduite d’Hermann. Sans remords chez Jessica, le sort s’abat sur Hermann. Suivront des péripéties hallucinantes que Maureen Martineau raconte avec autant de verve que de sang-froid (!) : dépeçage, agitation à la mairie, paniques écologiques, confidences sur divers oreillers, etc. Tardivement, Jessica ressent le début du commencement de l’ombre d’un soupçon de culpabilité. L’église, n’en déplaise au titre, perd son hospitalière cheminée, mais les martinets ramoneurs volent vers celle d’un édifice voisin. La sérénité retrouve ses oiseaux.

Deux polars violents, l’un négociant avec un fatalisme blasé, l’autre lourd d’innommables hommeries, mais allégé par un bruit d’ailes dans une haute cheminée. À suivre.

 


1. Patrice Lessard, Excellence poulet, Héliotrope, Montréal, 2015, 236 p. ; 21,95 $.
2. Maureen Martineau, Une église pour les oiseaux, Héliotrope, Montréal, 2015, 181 p. ; 19,95 $.

 

EXTRAITS

C’est une main ! s’écria Mélissa en agrippant le bras de l’employé, il était musclé. Je vais appeler la police ! dit le tatoué en courant vers sa rôtisserie. Pis moi ! qu’est-ce que je fais ? s’écria-t-elle tandis que l’autre, sans l’écouter, disparaissait.
Seule avec la main.
Excellence poulet, p. 11.

Je sais pas pourquoi je l’ai dénoncé à Dave. Ce matin-là, c’est vrai qu’il s’était comporté plus violemment qu’à son habitude, mais c’est pas la raison. […] Je l’ai vendu par envie de jeter une bombe au milieu de ma vie, pour en finir, pour que quelque chose se passe. Je savais que Dave allait péter sa coche. Il l’a pétée all right.
Une église pour les oiseaux, p. 37.

Ce matin, vers sept heures et quart, elle avait trouvé, devant la porte barrée de la garderie, Mathis Durand et sa mère en rage. À cause de vous autres je vas être en retard à ma job, tabarnak ! avait-elle gueulé à Mélissa, organisez-vous calvaire ! garderie de marde !
Excellence poulet, p. 5.

Pauvre Sophie, tu dois trouver que j’ai pas de bon sens. C’est vrai que c’est terrible mon histoire. Mais j’ai pas toujours été comme ça. Ce que je t’ai raconté c’est une seule journée de ma vie. Si je vais plaider coupable ? Jamais.
Une église pour les oiseaux, p. 151.

Tu es wise, dit Thomas après que la femme fut ressortie en les insultant, tu es wise, mais tu es pas à jour, ça fait trop longtemps que tu restes plus icitte. J’apprends vite, se défendit Gil, je suis fiable pis je suis discret, pis astheure je reste icitte.
Excellence poulet, p. 19.

Publié le 13 juillet 2015 à 18 h 37 | Mis à jour le 13 juillet 2015 à 21 h 53

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