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Michel Houellebecq ©Philippe Matsas/Flammarion

Michel Houellebecq

Houellebecq politique


Soumission1, le dernier roman de Michel Houellebecq, a fait couler beaucoup d’encre. On sait que le roman est paru le 7 janvier dernier, le jour même de la tuerie à Charlie Hebdo. Curieux hasard pour un roman d’anticipation qui met en scène la France, en 2022, gouvernée par la Fraternité musulmane. Mais encore ?

En lisant Soumission, je me suis souvenu d’un roman utopique de Roger de Lafforest2, Le sosie du prince (1966). En 1939, le héros se retrouve malgré lui dans la principauté du Sahran, un pays qui heurte profondément ses convictions républicaines d’homme de gauche. Le Sahran est une société monarchiste, croyante, fortement hiérarchisée, dont l’économie repose sur l’esclavage. Mais ici les esclaves sont les plus heureux des hommes, car le respect et la soumission sont des valeurs structurantes. Ancienne colonie française, le Sahran est ainsi parvenu à reconstruire une sorte de démocratie athénienne, cependant que l’Europe est en guerre et qu’agonisent les démocraties modernes. L’auteur de cette fable politique était un écrivain maurrassien, dont les positions idéologiques l’ont conduit à collaborer à des périodiques vichystes sous l’Occupation.

Houellebecq Soumission FlammarionSubstituez la France islamiste de 2022 au Sahran monarchiste, la polygamie à l’esclavage, la constitution d’une Europe musulmane à l’échappée hors de l’Europe guerrière : Soumission ne dit guère autre chose que Le sosie du prince, mais à sa manière. Dans les deux cas triomphe, contre la bourgeoisie décadente, une société patriarcale, où l’autorité et les privilèges font loi. Houellebecq, un penseur de droite ? Sans doute, parce que s’il ironise dans Soumission, il le fait avec ce même sérieux qui lui fait inventorier, dans ses œuvres précédentes, les tares et les ratés de notre modernité. Sur ce point, il a d’ailleurs parfaitement raison. Que nous ayons amorcé depuis quelque temps un changement de paradigme civilisationnel, cela ne fait aucun doute ; j’ai assez réfléchi au déclin du patriarcat pour le savoir.

Est-ce que le scénario de Houellebecq est pour autant vraisemblable ? Sans doute aussi. Il est en tout cas très troublant, parce que cet auteur qui n’est pas un bon romancier est un penseur d’une rare efficacité. Il a comme personne le don d’illustrer, de vulgariser les malaises de notre temps. Il y a peu de romanciers contemporains qui donnent à penser à ce point. On se souvient que dans Les particules élémentaires, le roman qui valut à son auteur la gloire au tournant du siècle, le héros mène des travaux qui lui font entrevoir la mutation génétique à venir, à partir de laquelle seraient « restaur[és] les conditions possibles de l’amour » et « de manière crédible le sens de la collectivité, de la permanence et du sacré3 ». C’est exactement ce que, par d’autres moyens, vise Soumission. Le vide de l’existence du narrateur, célibataire cynique et amorphe qui se console en renouvelant sa garde-robe d’étudiantes au fil des semestres universitaires ou avec des prostituées, sera à la fin comblé : converti à l’islam, il s’intégrera à une société qui n’a jamais perdu le sens du sacré et il aura droit à trois femmes, selon le calcul approximatif du secrétaire d’État aux Universités. Vu sous cet angle, on voit que le scénario politique qui porte au pouvoir un parti musulman n’est qu’un prétexte pour parler d’autre chose de plus fondamental et qui tourmente depuis toujours l’espèce de sociologue qu’est Houellebecq. Quel remède à l’inconfort métaphysique, au rationalisme et à l’individualisme contemporains ? Comment sortir de l’impasse douloureuse de l’humanisme athée ? C’est ce sociologue qui importe dans Les particules élémentaires, La possibilité d’une île, Plateforme ou Soumission. Et qui ne nous laisse pas sans dommage.

Quant au romancier, ma foi… Littérairement, Soumission est, dans le meilleur des cas, un roman très moyen. Houellebecq, je l’ai dit, n’est pas un véritable romancier. Ici, ses personnages sont éminemment caricaturaux ; le narrateur universitaire manque de crédibilité, on ne l’imagine pas deux secondes comme le chercheur brillant qu’il est censé être et habileté à diriger l’édition de J.-K. Huysmans dans la Pléiade. Du reste, les références constantes à Huysmans n’offrent pas de lien réellement consistant, organique, avec le roman. Et ce n’est pas la conversion du héros à l’islam, écho à la conversion de l’ancien romancier naturaliste au catholicisme, qui arrange les choses. Car Huysmans est là comme le reste : les ficelles dépassent, la démonstration est trop grosse, les transitions qui introduisent personnages et événements sont pressées par la narration, lesquels sont au service d’une thèse qui dans son développement hâtif ne s’occupe guère des nuances. Si la fable politique peut cohabiter avec la forme du roman d’anticipation, il reste que l’écriture de Soumission, avec sa volonté de minimiser l’intérêt des rapports économiques au profit de questions métaphysiques, avec ses poncifs sur l’existence de Dieu, rappelle le vieux fonds du roman catholique d’autrefois. Sans doute pourrait-on dire que la caricature fait partie de ce projet romanesque. Cela n’en fait pas un bon roman pour autant.

Réactionnaire pour réactionnaire, il vaut mieux, à tout prendre, retourner lire ce bon vieux Huysmans, l’un des romanciers les plus émouvants que la France ait produits. Lisez À rebours (1884) et la tétralogie consacrée au personnage de Durtal, vous n’y perdrez pas au change.

 


1. Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, Paris, 2015, 300 p. ; 32,95 $.
2. Voir l’article consacré à cet auteur dans la rubrique « Écrivains méconnus du XXe siècle » (Nuit blanche, no 117, hiver 2010, p. 19-23).
3. Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Flammarion, Paris, 1998, p. 377 et 391.


EXTRAITS

Et, surtout, le véritable ennemi des musulmans, ce qu’ils craignent et haïssent par-dessus tout, ce n’est pas le catholicisme : c’est le sécularisme, la laïcité, le maté­rialisme athée. Pour eux les catholiques sont des croyants, le catholicisme est une religion du Livre ; il s’agit seulement de les convaincre de faire un pas de plus, de se convertir à l’islam : voilà la vraie vision musulmane de la chrétienté, la vision originelle.
p. 156

La Fraternité musulmane est un parti spécial, vous savez : beaucoup des enjeux politiques habituels les laissent à peu près indifférents ; et, surtout, ils ne placent pas l’économie au centre de tout. Pour eux l’essentiel c’est la démographie, et l’éduca­tion ; la sous-population qui dispose du meilleur taux de reproduction, et qui parvient à transmettre ses valeurs, triomphe ; à leurs yeux c’est aussi simple que ça, l’économie, la géopolitique même ne sont que de la poudre aux yeux : celui qui contrôle les enfants contrôle le futur, point final. Alors le seul point capital, le seul point sur lequel ils veulent abso­lument avoir satisfaction, c’est l’éducation des enfants.
p. 82

Publié le 13 mai 2015 à 18 h 22 | Mis à jour le 14 juin 2015 à 10 h 02

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