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Daniel Poliquin

Daniel Poliquin, le romancier hilare des libertés individuelles

Polémiste (Le roman colonial, 2001), nouvelliste (Nouvelles de la capitale, 2001 ; Le canon des Gobelins, 1995), et surtout romancier (huit romans depuis 1982), Daniel Poliquin, originaire d’Ottawa, est une des voix les plus importantes de la littérature canadienne-française des vingt-cinq dernières années. Avec Le vol de l’ange1, paru en mars dernier, il ajoute à son œuvre son « roman acadien ».

On dit que l’œuvre de Poliquin est emblématique de la situation minoritaire du Canadien francophone. Sans doute, mais à la condition de ne pas prendre cette idée à la lettre ni de chercher dans cette œuvre des postulats historiques ou biographiques, comme si elle était à vocation référentielle. Il y a certes la recherche d’un certain « effet de réel » chez Poliquin, qui par exemple aime décrire minutieusement les quartiers d’Ottawa. Mais ce n’est qu’une toile de fond, le décor d’un théâtre sur la scène duquel se déploie un imaginaire excentrique, déluré, inattendu, qui transfigure la question identitaire et lui donne une allure de fête. Au moins depuis L’homme de paille (1998), où cette manière s’est nettement accentuée. Après un premier roman, Temps pascal (1982), marqué par un certain souci sociologique, L’Obomsawin (1987) et L’écureuil noir (1994) ont mis en avant un imaginaire passablement complexe. Mais l’auteur a acquis depuis une maîtrise plus ambitieuse de l’écriture fictionnelle et une assurance qui lui ont permis des envols plus spectaculaires. Avec L’homme de paille et La kermesse (2006), qui inaugurent la veine picaresque de Poliquin, l’écriture a pris de l’ampleur, a gagné en inventivité et en vivacité ; on chevauche allègrement les époques, on découvre des perspectives extravagantes, on croise toute une gamme de personnages pittoresques et fringants, dont les aventures inusitées sont pleines d’allant. C’est ce qu’on appelle un imaginaire bien personnel, réellement original. Et c’est par cette originalité pleinement assumée que l’œuvre de Poliquin est emblématique des complexes, soucis et marottes de l’identité littéraire.

Le vol de l’ange

Le vol de l’ange, c’est du Poliquin bien à cheval sur L’écureuil noir et La kermesse. Comme bien d’autres personnages de Poliquin, le narrateur du Vol de l’ange n’a jamais été nulle part chez lui, sorte d’oiseau migrateur sans pays. Ou plutôt il est chez lui partout. Dernier rejeton d’une nation nomade indépendante, il est moins minoritaire que marginal. Il est encore un enfant lorsque sa mère l’abandonne pour son amant, avant d’être mené à l’encan de Bouctouche, où il est mis aux enchères afin d’être « acheté » par une famille. Cette pratique étonnante (elle aurait été légalisée par le gouvernement néo-brunswickois entre 1875 et 1925) est une autre trouvaille du romancier par excellence des sans-patrie, lesquels ne sont pas malheureux pour autant et somme toute se plaignent si peu (sauf lorsque leur orgueil est flétri) qu’on pourrait les croire, sinon les plus heureux, du moins les plus libres des hommes. Du moins l’affirment-ils. Le narrateur du Vol de l’ange n’a ni famille, ni amis, ni pays, mais ce qu’il n’a pas est en même temps la condition de sa liberté. Dans la famille qui l’a accueilli à neuf ans, il apprit à se ménager un espace intérieur bien à lui. « C’était une liberté secrète, mais la liberté tout de même. » Dix ans plus tard, parce qu’il est en âge d’être autonome, il sait se faire comprendre du cultivateur qui l’embauche depuis trois ans : « J’ai demandé à un des enfants qui dessinait à la table de me prêter une feuille de papier et un crayon, et j’ai dessiné un train ». Si le narrateur refuse de parler (il prétend être muet), le dessin est parlant, et il nous ramène d’ailleurs à l’incipit saisissant de L’historien de rien (2012), où la mère attend en vain, dans une gare désaffectée des Plaines canadiennes, qu’un train passe pour la conduire en Europe.

Il y a chez Poliquin un refus insistant des frontières. Le narrateur du Vol de l’ange est bien le frère de Benjamin Saint-Ours (L’homme de paille) qui, après une vie d’errance et d’enracinement involontaire, se laisse dériver sur une banquise dans l’Arctique, et de Lusignan qui, à la fin de La kermesse, se dit prêt à entreprendre sa « dernière migration ». L’expression de la liberté chez Poliquin annule, supprime toujours la clausule du roman : la liberté a le dernier mot, elle se prolonge un peu à la manière d’un motif qui, peint sur la toile, sort des limites du cadre. Cette thématique de la liberté et son expression esthétique appartiennent à la filiation des coureurs des bois par opposition à celle des paysans.

Aussi les pérégrinations du personnage sont-elles ce qui fonde l’histoire, la rend possible. Et parce que la liberté est célébrée, cet univers du déraciné n’est jamais triste, au contraire. Je connais très peu d’œuvres qui joignent à cette image du personnage atypique et marginal, dont la silhouette est à la limite de l’effacement, une prose aussi animée et joyeuse. Jamais chez Poliquin on ne s’ennuie, jamais on ne s’apitoie sur le sort du personnage. Poliquin est sans doute l’un des rares romanciers qui sachent si habilement amuser, divertir, faire rire, tout en étant drôlement sérieux. Dans L’écureuil noir, Calvin Winter, qui se décrit comme la Conscience coupable, et qui, après avoir traversé une dépression majeure, finit tant bien que mal par trouver le bonheur auprès d’une autre femme, n’a pas eu une vie très épanouie, c’est le moins qu’on puisse dire. Or, le lecteur reçoit les confidences de Calvin sourire en coin, car Calvin est aussi la caricature de son propre malheur. C’est là toute la finesse de l’écriture du roman. Dans L’Obomsawin, le narrateur est appelé le Déprimé, avec une capitale. Pourtant, c’est un roman franchement désopilant. Poliquin a raconté qu’un jour, au parc Strathcona (Ottawa), il s’est assis sur un banc déjà occupé par une femme lisant un livre qui la faisait rire. Ce livre, c’était L’Obomsawin. Ce fut l’un de mes grands bonheurs de romancier, dira-t-il. C’est que les malheurs du Déprimé sont compensés par le procès abracadabrant de Tom Obomsawin et par le récit cavalier et désinvolte de la colonisation du nord de l’Ontario et de l’histoire des pères fondateurs. Poliquin est foncièrement un romancier rieur, et qui du coup tient les propos les plus sérieux du monde sur une identité décomplexée et des rapports de filiation décontractés. L’identité, c’est sérieux, à condition d’en rire. Ni romancier existentialiste au sens philosophique du terme, ni romancier psychologique au sens français du terme, ni romancier humoristique au sens allenien du terme. L’art de Poliquin, qui n’est surtout pas unidimensionnel, est de savoir créer des situations singulières, loufoques, comme si elles étaient naturelles, et qui peut-être après tout le sont.

Témoin, dans Le vol de l’ange, le récit de la vie du docteur par la gouvernante, avec qui le narrateur s’est lié d’amitié. D’abord installée chez le docteur pour prendre soin de sa belle-sœur malade, la gouvernante devient par charité la maîtresse du mari : ainsi la pauvre femme du docteur cesse-t-elle d’être harcelée par ce mari sexuellement insatiable, lequel « se soulage » avec la gouvernante. Bientôt la gouvernante découvre, outre la violence du docteur, qu’il n’est pas « le médecin plein d’avenir qui avait ouvert sa pratique en campagne par pitié pour ces pauvres gens privés de soin », mais un type médiocre que ses collègues avaient considéré « unanimement comme un raté » et qui avait trouvé un trou pour se faire oublier. Alors la gouvernante le déteste, puis en a pitié, et enfin découvre qu’elle ne peut s’en passer, chacun jouant son rôle. « Tout le monde ici était dupe, sauf lui et moi. Il y avait même des moments où nous jouions ensemble : il s’habillait d’une jaquette et d’un pantalon de velours, et il feuilletait des ouvrages de la grande littérature sans les lire, pendant que moi, sa complice, je jouais quelque air au piano. Il adorait recevoir de la visite dans ces moments-là : le tableau était parfait. » Cette histoire déconcertante n’est pas la moindre chez Poliquin, et elle n’est d’ailleurs qu’une enclave dans le récit du narrateur, dont la vie (que vous découvrirez par vous-mêmes) n’a pas été une sinécure. Même si elle lui plaît, à lui, cette vie.

On pourrait aussi raconter Le vol de l’ange en évoquant les romans antérieurs, auxquels nous ramènent allègrement toutes ces histoires biscornues qui font la trame du nouvel opus de Poliquin ; car c’est aussi cela la force de l’univers romanesque de Poliquin, cette cohésion d’ensemble qui fait les œuvres vraies et personnelles. Parce que la femme aimée par le narrateur et qui recherche une vie mondaine digne de son rang, c’est la mère dans L’historien de rien, comme la sagesse amoureuse du narrateur évoque les leçons amoureuses de Lusignan dans La kermesse. Mais encore, et pour y revenir, la gouvernante, qui cherche à plaire aux autres et aime sa propre image auprès de celle qu’elle se fait du docteur, c’est Calvin Winter dans L’écureuil noir, comme le docteur lui-même, qui a construit sa propre légende de médecin philanthrope mais qui n’est qu’un raté, rappelle tous les Théberge quidams (Nouvelles de la capitale) qui peuplent cet univers incomparable.

Le vol de l’ange n’a pas la portée esthétique de L’écureuil noir, ni l’extraordinaire complexité littéraire de L’homme de paille, véritable fête de la littérature. Mais il est une synthèse remarquable de l’ensemble de l’œuvre, dont les obsessions et travers sont ici réactualisés. Du Poliquin au carré. Le romancier se la rejoue, c’est parfois tellement gros qu’on se dit : il le fait exprès. Or, c’est précisément ça, l’imaginaire fictionnel : la formidable capacité et l’habileté d’un romancier de se renouveler en réécrivant toujours le même roman, parce que cet imaginaire est ce qui le forme au plus profond de lui-même et qu’il constitue ce savoir qui est la marque la plus personnelle de son identité littéraire.

 


1. Daniel Poliquin, Le vol de l’ange, Boréal, Montréal, 2014, 320 p. ; 25,95 $.

Daniel Poliquin a publié, entre autres : 
Temps pascal, roman, C.L.F., 1982 et Le Nordir, 2003 ; L’Obomsawin, roman, Prise de parole, 1987 et Bibliothèque québécoise, 1999 ; Nouvelles de la capitale, nouvelles, Québec Amérique, 1987 ; Visions de Jude, prix du roman des Prix littéraires du Journal de Montréal 1990 et Prix littéraire Le Droit 1991, roman, Québec Amérique, 1990 ; L’écureuil noir, prix Le Signet d’Or, écrivain hors Québec 1994 et Prix littéraire Le Droit 1995, roman, Boréal, 1994 et Boréal Compact, 1999 ; Samuel Hearne, le marcheur de l’Arctique, roman jeunesse, XYZ, 1995 ; Le canon des Gobelins, nouvelles, Le Nordir, 1995 ; L’homme de paille, prix Trillium 1999, roman, Boréal, 1998 ; La Côte de Sable, roman, Bibliothèque québécoise, 2000 (initialement publié sous le titre de Visions de Jude) ; Le roman colonial, prix Shaughnessy-Cohen 2002, essai, Boréal, 2000 ; Nouvelles (réédition de Nouvelles de la capitale), nouvelles, Le Nordir, 2001 ; La kermesse, finaliste au Giller Prize 2007, roman, Boréal, 2006 et Boréal Compact, 2008 ; René Lévesque, biographie, Boréal, 2009 ; L’historien de rien, roman, Boréal, 2012 ; Le vol de l’ange, roman, Boréal, 2014. Autres prix : Prix du Salon du livre de Toronto 1993 ; Prix des lecteurs de Radio-Canada 2007 ; Prix du Consulat général de France à Toronto pour l’ensemble de son œuvre 2007 ; Prix du livre d’Ottawa 2007 ; Prix littéraire Le Droit 2007.

 

EXTRAITS

Les gens ont l’impression d’être bons quand ils vous enseignent quelque chose ; ils s’en sentent grandis et vous grandissez à leurs yeux. Leur reconnaissance envers vous accroît l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes. Parce qu’ils vous ont élevé à leur niveau, ils vous prennent pour des créatures qu’ils ont faites à leur image. Ainsi, ils ne s’en aiment que davantage, et dans leurs moments de bonté, ils partagent un peu avec vous leur amour d’eux-mêmes. Il ne faut donc jamais laisser passer l’occasion de faire l’élève. C’est payant.
Le vol de l’ange, p. 156.

Les voisins, surtout ceux qui lui avaient prêté de l’argent, le disaient paresseux, et c’était peut-être ce qui le blessait le plus. Il faisait ce qu’il pouvait, pas plus, et c’était à cause de sa fatigue qu’il était si désorganisé. Quand il avait de quoi à faire, il ne le faisait pas ; et quand il le faisait, c’était le plus souvent mal fait. Quand il faisait de quoi de bien, ce n’était jamais exprès. Ses enfants, par exemple.
Le vol de l’ange, p. 73.

 

 

 

 

 

Publié le 29 octobre 2014 à 12 h 37 | Mis à jour le 31 mars 2015 à 8 h 52

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