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Richesse ou dispersion ? ambitions de la littérature jeunesse

Soucieuse jusqu’à l’excès de ne négliger aucun marché, la littérature destinée aux jeunes modifie sans cesse ses propositions et désire des auditoires neufs ou redéfinis. On marie le livre et le CD, on raconte des histoires en deux ou trois langues, on traite le bricolage comme une œuvre littéraire, on force le plaisir et le didactisme à des rencontres inattendues. Ambitions légitimes, mais à soumettre à la décantation.


Plaisirs et découvertes


Le truc est étonnamment simple et fécond. L’enfant n’a qu’à tracer quatre contours de sa main sur du papier de couleur pour posséder son matériel d’exploration artistique : doigts serrés, doigts écartés, pouce écarté, pouce et auriculaire écartés, voilà qui suffit. Découpés en différentes couleurs, ces tracés élémentaires suffiront à créer méduses et cigognes, paons et crocodiles. Dans Mains, l’auteur, Daniel Picon, propose plus de 300 exemples, mais la formule semble sans limite. Une merveille pour les journées pluvieuses… ou pédagogiques ! On reprochera peut-être à la formule de tenir du jeu Lego plus que de la démarche pleinement créatrice. Simple et respectueuse, celle-ci servira pourtant d’antichambre aux audaces plus autonomes.

Daniel Picon, Mains, Mango, Paris, 2003, 119 p. ; 22,95 $.


Malin comme un singe de Sylvie Chausse et Jean-François Martin offre de décoder diverses expressions courantes dont le sens ne saute pas aux yeux : avoir une araignée dans le plafond, verser des larmes de crocodile, être connu comme le loup blanc… Projet heureux, à condition de départager nettement l’aspect fantaisiste de l’expression et l’observation concrète qui sert de tremplin. La condition est généralement satisfaite, même si le texte laisse parfois la fantaisie et l’humour brouiller l’explication. Peut-être a-t-on voulu, selon l’expression, courir trop de lièvres à la fois. N’est pas Claude Duneton qui veut.

Sylvie Chausse et Jean-François Martin, Malin comme un singe, Albin Michel, Paris, 2003, 38 p. ; 16,95 $.


Dans Bêtes à combines de Claire Obscure, texte et dessin rivalisent d’ingéniosité. Tous les enfants qui ont un jour dessiné une tête d’éléphant sur un corps de chien (et qui s’en est privé ?) trouveront dans cet album un tremplin à leurs rêves les plus fous. Ce qui décuplera la rigolade, c’est que le délire du dessin s’accompagne d’un superbe débordement du vocabulaire. Pourquoi, en effet, l’animal hybride créé par le mariage de la tortue et du dromadaire ne s’appellerait-il pas dromatue ? Ou tortadaire ? L’album accrochera des sourires aux lèvres des adultes et poussera les enfants à inventer leur propre zoo.

Claire Obscure, Bêtes à combines, Les 400 coups, Montréal, 2003, 32 p. ; 9,95 $.


Contes de toutes origines


Il est heureux qu’un récit offert en français et en espagnol raconte Les aventures du chevalier errant. Que le Don Quichotte qui domine la littérature espagnole s’explique dans sa langue au profit d’un jeune public francophone, l’idée est excellente. Le dessin, juste et candide, éclaire le texte avec finesse. Ainsi, les regards complices de l’aubergiste et de sa compagne remplacent les détails devenus fastidieux. (Et la présence constante d’une souris moqueuse sert de repère rassurant.) Certes, l’immense récit de Cervantès suspend, dans la version de Julie Rémillard-Bélanger, sa critique sociale pour ne présenter que son versant caricatural, mais peut-être qu’en piquant la curiosité des enfants on leur donne le désir de creuser davantage plus tard.

Julie Rémillard-Bélanger, Les aventures du chevalier errant, Las aventuras del caballero andante, trad. en espagnol par Judith Rémillard-Bélanger, Du soleil de minuit, Saint-Alphonse-de-Brandon, 2003, 24 p. ; 7,95 $.


Dans Trois aventures d’Emma la poule de Claudine Aubrun, Emma est plus douée que la volaille ordinaire. Tant mieux pour elle, car elle ne recevra d’aide ni de Max, le coq sans instinct reproducteur, ni de ses consœurs qui confondent pièces d’or et capsules de bouteilles de bière. Emma ridiculisera les dindons, déroutera le renard et confessera la poule télépathe, ce qui, en peu de pages alertes et accessibles, constitue un exploit. Dans l’abondante et intéressante production de la maison Syros, c’est l’un des rares bouquins à bannir un argot inconnu des jeunes lecteurs québécois.

Claudine Aubrun, Trois aventures d’Emma la poule, Syros, Paris, 2003, 110 p. ; 7,95 $.


Maison d’édition courageusement régionale et coopérative, Terres Fauves présente avec L’Suf de cristal de Gérald Tremblay le premier volet d’une trilogie aux multiples ambitions : apprentissage d’un vocabulaire typique, appropriation d’un environnement, assimilation de qualités humaines irremplaçables. Mission accomplie ? En majeure partie. L’ouvrage ne souffre pas de la sécheresse des manuels scolaires et, en ce sens, il détonne agréablement dans l’outillage pédagogique. Par contre, il astreint à une observation systématique assez peu compatible avec l’évasion littéraire. Il sera donc une surprise agréable dans le cadre scolaire ou lors des lectures accompagnées par un adulte ; il n’atteindra qu’une fraction de ses objectifs si l’enfant est laissé à lui-même pour l’apprivoiser.

Gérald Tremblay, Conte du Petit Bossu, t. 1, L’œuf de cristal, Terres fauves, L’Islet, 2003, 239 p. ; 23,35 $.


Malgré la qualité de plusieurs des « livres-CD », Les contes des mille et une ères d’Oro Anahory-Librowicz ressortent du lot. Sitôt franchi le cap des réflexions à réserver aux accompagnateurs adultes, le plaisir et l’émerveillement se déploient librement. D’astucieux jugements à la Salomon, de sages silences lorsque la solution appartient en totalité à la fillette qui interroge, des énigmes qui auraient fait la fierté du sphinx et dont l’enfant tirera une sage agilité mentale, tout cela est raconté et dit dans une langue limpide, articulée, sans l’emphase excessive qui alourdit tant de lectures à haute voix. Ce n’est pas la première réussite de la maison Planète rebelle, mais elle s’inscrit d’emblée parmi mes préférées.

Oro Anahory-Librowicz, Les contes des mille et une ères, avec CD, Planète rebelle, Montréal, 2003, 61 p. ; 20,95 $.


On terminera Le secret de la lanterne de Louise Tondreau-Levert et Élaine Côté sans que la magie révèle complètement la source de ses enchantements. Peu importe si l’essentiel est livré : l’amitié éclaire, guide, sauve. Elle défie le temps et les éléments, elle unit les êtres et enjambe les générations. Le service rendu vit à jamais dans le cœur de celui qui en a bénéficié et qui, à point nommé, manifestera sa gratitude. La cohabitation des versions française et algonquine aide à faire comprendre que cette lanterne au feu amical ignore les différences ethniques et inspire aux Blancs comme aux Amérindiens le respect et la reconnaissance. Le dessin, généralement évocateur, verse parfois dans le cliché.

Louise Tondreau-Levert et Élaine Côté, Le secret de la lanterne, trad. en algonquin par Cécile Mapachee, Du soleil de minuit, Saint-Damien-de-Brandon, 2003, 24 p. ; 8,95 $.


La Fontaine l’a déjà dit : « On a souvent besoin d’un plus petit que soi ! » Quiconque en douterait n’a qu’à prêter l’oreille aux propos arrogants de l’immense araignée Anansi et à jouir ensuite de la déconfiture du matamore dans Anansi et la maison hantée de Richardo Keens-Douglas et Stéphane Jorisch. Non, l’héroïne n’est pas courageuse et, de toute façon, comment rivaliserait-elle avec l’énorme inconnu de la maison hantée ? Heureusement pour Anansi et pour la morale, les mille fils tissés par les humbles et minuscules araignées compenseront le ratage d’Anansi. L’histoire est simple et nette, le dessin, comme toujours avec Stéphane Jorisch, réjouit par sa finesse et son goût.

Richardo Keens-Douglas et Stéphane Jorisch, Anansi et la maison hantée, trad. de l’anglais par Claudine Vivier, Les 400 coups, Montréal, 2003, 32 p. ; 10,95 $.


Lo-fou d’Anne Buguet et de Jean-Pierre Miglioli, livre aux images somptueuses, résulte de plusieurs atouts : légende rodée par le temps, prestige d’une culture aux acquis inébranlables, ressources du réseau muséal de Paris, texte évocateur et abordable. Que la fidélité de l’épouse longtemps abandonnée à sa solitude demeure irréprochable, la morale, bien sûr, s’en réjouira, mais il ne pouvait en être autrement : quand tout respire la beauté, comment l’élégante Lo-fou aurait-elle pu s’encanailler avec un minable prétendant ? Belle réussite qui montre à quel point le Musée des beaux-arts du Québec a raison de collaborer avec des écrivains de prestige pour rapprocher ses collections des jeunes publics.

Anne Buguet et Jean-Pierre Miglioli, Lo-Fou, Du Rocher, Monaco/Paris-Musées, Paris, 2003, 28 p. ; 29,95 $.


Des sentiments qui s’affinent


Les premiers pas du sportif et homme d’affaires Louis Garneau dans le monde de l’édition méritent un mot de bienvenue et les félicitations d’usage plus que des éloges fracassants. Paru en 2003, le deuxième album, La sorcière des neiges, raconte une histoire gentille, mais assez prévisible. Yvon Brochu, dont l’effervescence bénéficie présentement à plusieurs maisons d’édition, raconte de façon trépidante, mais le rythme endiablé évoque la virtuosité plus que l’émotion. Le dessin de Chantal Brunet est généreux, presque au point de convertir un album illustré en bande dessinée. L’enfant ne se plaindra certes pas que l’illustration fournisse un second souffle à un récit moyen. L’ensemble retiendra aisément l’attention des bambins encore peu familiers avec la lecture.

Yvon Brochu et Chantal Brunet, La sorcière des neiges, Louis Garneau, Saint-Augustin-de-Desmaures, 2003, 20 p. ; 11,95 $.


Dans Galoche en a plein les pattes d’Yvon Brochu et de Daniel Lemelin, la famille Meloche ose le camping sauvage. Le chien Galoche s’y agite avec énergie et candeur, tantôt astucieux, tantôt gaffeur. Il intervient dans les amours de sa jeune maîtresse Émilie et réussit à allumer le feu de camp à la place du copain Pierre-Luc, mais il ignore tout des pratiques auxquelles s’adonnent les adultes humains quant la nature titille leurs sentiments. L’histoire est pleine de rebondissements plausibles, traversée par un humour souriant, rédigée conformément à ce qu’un chien raisonnablement doué peut deviner des bipèdes humains. Au fil des parutions, les personnages deviennent de plus en plus vrais et attachants.

Yvon Brochu et Daniel Lemelin, Galoche en a plein les pattes, Fou Lire/MultiMondes, Sainte-Foy, 2003, 127 p. ; 8,95 $.


Belle parabole que Julia et les fouineurs de jardin de Christiane Duchesne et Bruno St-Aubin. Belle confidence aussi. Julia reprend contact avec le peuple sympathique des fouineurs de jardin. À l’instar des géologues ou des explorateurs miniers, ils extraient du sol des carottes qui témoignent du sous-sol. Mais les fouineurs de Julia ne cherchent ni pétrole ni charbon. Ce qu’ils exhument leur sert plutôt à inventer des hypothèses, des histoires, des rêves. À partir de la perle ramenée à la lumière par le vilebrequin, combien de bonheurs peut-on inventer ? Vrais ou faux, peu importe. Magnifique invitation lancée à l’enfant. Peut-être aussi un aperçu de ce qu’est le travail de l’écrivain.

Christiane Duchesne et Bruno St-Aubin, Les nuits et les jours de Julia, t. 7, Julia et les fouineurs de jardin, Boréal, Montréal, 2003, 54 p. ; 8,95 $.


Elle est évidemment improbable cette amitié entre Danilo et l’araignée Yama. Mais Le Manoir des brumes de Jean Deronzier et Sylvie Deronzier crée ses propres lois. Le grand-père, revenu de mille voyages, peint ses aventures sur les murs et dans l’inaccessible grenier. Danilo dialogue avec les vents et la mer et les invite, de façon parfois périlleuse, à jouer avec lui dans le salon habité par les souvenirs du grand-père. Yama a beau mettre Danilo en garde, il arrive que le garçon néglige de refermer la fenêtre et que les menaces extérieures se répandent. L’auteur puise dans sa culture et un indéfectible bon goût pour situer le récit aux confins du rêve et du réel. Les deux mondes s’embellissent mutuellement. Simple et profond.

Jean Deronzier et Sylvie Deronzier, Le Manoir des brumes, Le Loup de Gouttière, Québec, 2003, 72 p. ; 7,95 $.


Il fallait un grand doigté et un sens aigu de la gradation dramatique pour aborder un tel thème sans jamais brusquer les jeunes lecteurs. Denise Paquette réussit la performance dans Annie a deux mamans. Le récit progresse, en effet, à la manière d’une chronique remplie des anecdotes quotidiennes. Tout baigne. Intelligemment, l’amour que deux femmes peuvent éprouver l’une pour l’autre s’insère doucement, sans heurt et sans voyeurisme indu, dans la trame des jours. Pas de cri, pas de scandale, seulement les questions naturelles à l’enfant : « Pourquoi célébrer l’union si la vie commune est déjà en place ? » Ainsi intégrée au monde affectueux que décrit l’auteure dès les premières pages, la décision de femmes qui s’aiment n’a rien de dramatique. Pédagogie fine et efficace.

Denise Paquette, Annie a deux mamans, Bouton d’or Acadie, Moncton, 2003, 131 p. ; 9,95 $.


Que retiennent les enfants de nos propos ? Comme d’autres parents, le père de Sarah ignorait que sa fille préservait en elle, avec l’extrême précision de la mémoire enfantine, le souvenir des récits concernant son grand-père décédé, dans Jamais je ne t’oublierai. Quand Sarah pria son père de l’emmener au phare en pleine nuit comme, avait-il raconté, le grand-père l’avait fait avec lui, le souvenir sacré imposa sa loi. Père et fille effectuèrent leur pèlerinage. Et Sarah promit à un père dont on imagine les yeux que, un jour, elle aussi conduirait son enfant au sommet du phare. Robert Munsch, dont on connaît les délirants albums pour enfants, laisse couler une immense tendresse que le dessin de Janet Wilson rend à merveille.

Robert Munsch et Janet Wilson, Jamais je ne t’oublierai, trad. de l’anglais par Christiane Duchesne, Scholastic, Markham, 2003, 30 p. ; 19,95 $.


Anique Poitras est de retour, avec ce que cela signifie de qualité stylistique, de justesse de ton, d’observations convaincantes. Ces qualités étaient requises pour que La chute du corbeau ne s’ajoute pas bêtement aux innombrables mélodrames consacrés à la drogue, à l’alcoolisme et à la prostitution juvénile. Anique Poitras fait sentir sans s’appesantir, elle fait naître par quelques mots et même par d’éloquents silences l’espoir ou l’inquiétude, elle présume l’intelligence et l’intuition des jeunes. Fallait-il coller d’aussi près aux méthodes des Alcooliques Anonymes ? L’auteure en a jugé ainsi. Le choix est légitime, mais Anique Poitras a peut-être sous-estimé son aptitude personnelle à inventer un parcours inédit de réhabilitation. Tel qu’il est, le bouquin rejoindra les jeunes confrontés à de terribles tentations.

Anique Poitras, La chute du corbeau, Québec Amérique, Montréal, 2003, 214 p. ; 9,95 $.


La part des faits


Sans effort aucun, on le sait, les enfants passent du conte à l’inventaire scientifique, de la contemplation réceptive à la vérification minutieuse. Selon l’humeur, les âges, la couleur du jour. Aline Martineau en profite pour décrire les petits chevaux que la nation des Nez-Percés a autrefois acclimatés dans le Nord-Ouest américain dans Histoire de Samba Palousa (illustrations : Jean Chapdelaine Gagnon). Leur robe, fantaisiste à souhait, et leurs qualités physiques leur ont valu un sort peu enviable. Tantôt utilisés pour la chasse au bison, tantôt exhibés comme phénomènes de cirque, toujours exploités et menacés d’extinction, les congénères de Samba Palousa ne survivent que lorsqu’ils trouvent chez un éleveur le soutien dont ils ont besoin. Récit plutôt mince, mais empreint de nostalgie.

Aline Martineau et Jean Chapdelaine Gagnon, Histoire de Samba Palousa, Les Heures bleues, Saint-Laurent, 2003, 32 p. ; 9,95 $.


On connaît l’intérêt des éditions Michel Quintin pour la nature, l’environnement authentique, la gent animale. Toutes ces préoccupations font surface dans L’écureuil gris de Colette Dufresne et Pierre Jarry. Le gymnaste s’en tire avec une image favorable, mais un peu sommaire. Un exemple : la différence entre le chat, qui ne sait comment redescendre de l’arbre où la chasse l’a entraîné, et l’écureuil dont les articulations construites comme des joints universels autorisent les descentes rapides la tête en bas.

Colette Dufresne et Pierre Jarry, L’écureuil gris, Michel Quintin, Waterloo, 2003, 24 p. ; 15,95 $.


André Vacher, admirable par sa connaissance et son respect de la nature, déborde cette fois le cadre des faits vérifiés dans L’homme et le diable des bois. Même empathie, même perceptions intelligentes et mesurées, mais une plus large part de fantaisie. Le résultat est à la hauteur de nos espoirs. Le diabolique carcajou ridiculise le trappeur qui prétend tout connaître, le cuisinier se résigne à ce que l’ours prélève son tribut de tartes au détriment des bûcherons, l’attrait de l’or, chez l’homme sage, se révèle moins puissant que celui du calme forestier… Autant de nouvelles qui sonnent juste et grâce auxquelles un connaisseur comme André Vacher ajoute du mystère aux pures descriptions.

André Vacher, L’homme et le diable des bois, Michel Quintin, Waterloo, 2003, 133 p. ; 8,95 $.


Les météorites sont une espèce discrète. Elles se vantent rarement de leurs trajectoires. Elles n’alimentent la conversation que si l’une d’entre elles atteint un volume anormal ou atterrit au mauvais endroit. Guillaume et la météorite de Carole Thibodeau, Lyne Chabot et Julien Dufour répond donc à un besoin en révélant que la terre, rarement traumatisée par les météorites qui lui tombent dessus, reçoit quotidiennement 100 000 kilos de ces bolides. La recherche de l’auteure, Carole Thibodeau, est sérieuse et fiable, les informations diversifiées et surabondantes, même la valeur marchande des spécimens trouve explication. Le recours à Guillaume se justifie par le désir de rapprocher un contenu scientifique du jeune public, mais l’artifice est un peu lourd.

Carole Thibodeau, Lyne Chabot et Julien Dufour, Guillaume et la météorite, MultiMondes, Sainte-Foy, 2003, 92 p. ; 18,95 $.


Un réel tenté par le mythe


Ce que raconte Viateur Lefrançois dans Les facteurs volants (illustrations : Fil et Julie) mérite l’adhésion. Même s’il raconte des exploits dignes d’épopées classiques, ses récits sont si documentés, si plausibles, si fermement enracinés dans un décor tangible, si arc-boutés sur des personnages typés, qu’on fait taire la petite voix qui prétendrait exprimer du scepticisme. L’auteur est riche d’expériences rarement regroupées dans une seule vie et il puise dans ce bagage avec charisme et assurance. Voilà une série qui a déjà conquis bien des lecteurs et qui mérite d’élargir encore son auditoire.

Viateur Lefrançois et Fil et Julie, Les facteurs volants, De la Paix, Saint-Alphonse-de-Granby, 2003, 152 p. ; 8,95 $.


De son propre aveu, Daniel Mativat rêvait d’écrire « un roman historique qui aurait pour cadre le Québec ». Chose faite et bien faite dans Une dette de sang. Et Mativat a tenu parole en s’écartant de l’histoire stéréotypée et en laissant parler un homme du peuple plutôt qu’une « gloire nationale ». La perspective n’est pourtant pas aussi renouvelée que le craignait l’auteur, car on savait déjà que les Français récemment débarqués et les « Canadiens » déjà enracinés manquaient d’affection les uns pour les autres. Il n’en reste pas moins que Daniel Mativat donne des dernières lueurs du régime français en Amérique une description costaude, crue, suffisamment étoffée pour mériter créance. Bigot et sa clique dansent sur les tombes des habitants et volent jusque sous la mitraille le pain des soldats. Quant au couple d’Amélie et de Philibert, il est suffisamment hors norme pour évoquer les relations entre la noblesse et les gens sans particule. Recherche et écriture sont au poste.

Daniel Mativat, Une dette de sang, Pierre Tisseyre, Saint-Laurent, 2003, 328 p. ; 13,95 $.


Depuis que la maison Scholastic a ressuscité le superbe livre rédigé par Gordon Korman à l’âge de douze ans, on guette les productions de cet auteur prolifique. Pour notre grand plaisir d’ailleurs, car la maturité n’a fait que confirmer ce talent. Naufragés, t. 1, La tempête met en scène un groupe disparate de jeunes turbulents dont les éducateurs ont désespéré et qu’ils confient à la férule d’un vigoureux capitaine de voilier. À la mer de les dompter et de les laver de leurs caprices. Le noviciat est coriace, surtout si la tempête emporte les adultes et force les jeunes à négocier entre eux et avec la houle. Roman sans mélodrame, écriture à l’écoute des usages maritimes, psychologie sans complaisance.

Gordon Korman, Naufragés, t. 1, La tempête, trad. de l’anglais par Claude Cossette, Scholastic, Markham, 2003, 127 p. ; 8,99 $.


La rivière disparue raconte simultanément deux histoires. Celle d’une jeune fille dont l’amour, d’abord discret, ose se dire ; celle d’un barrage qui abolit une rivière et hausse le niveau des eaux au-dessus des lieux et de la mémoire. Brian Doyle n’envahit jamais le récit. Il laisse l’adolescence effectuer ses découvertes. Il se tait pendant que les escarpements deviennent des talus et que les habitudes s’engloutissent inexorablement. Récit nuancé, intelligent, aux antipodes du plaidoyer revendicateur et d’autant plus efficace.

Brian Doyle, La rivière disparue, trad. de l’anglais par Claudine Vivier, Hurtubise HMH, Montréal, 2003, 247 p. ; 12,50 $.


Pendu il y a plus d’un siècle, Louis Riel survit dans l’histoire comme un tison qui hésite entre le rougeoiement et le gris de la cendre. Chef politique ? Illuminé ? Incarnation d’une fugace légitimité métisse ? Le plus probable se situe au carrefour de toutes ces hypothèses. D’où la difficulté de peindre le personnage ; d’où l’immense mérite de Christian Quesnel. Dans Le crépuscule des Bois-Brûlés, t. 1, L’Exovedat, les archives nationales sont mises à contribution, les légendes autochtones se raniment et les bêtes mythiques reprennent leur course, les haines et les voracités déferlent sans pudeur. Certains lecteurs redoubleront d’admiration pour le dévoué stratège Gabriel Dumont ; d’autres réexamineront tristement le parcours qui fit du politique Louis Riel un poète mystique et fragile rebaptisé Louis « David » Riel. Document unique.

Christian Quesnel, Le crépuscule des Bois-Brûlés, t. 2, L’Exovedat, trad. de l’anglais par Raymond Ouimet, Vermillon, Ottawa, 2003, 60 p. ; 26 $.


Mystère à la hausse


L’enquête que mènent Hélène et Jake dans Le destin de la pierre, t. 1, Le secret de l’alchimiste tient du classique travail de détective autant que de l’incursion dans les univers ésotériques. Voler un tableau pour en tirer bénéfice, c’est une chose ; bousculer les forces occultes qui voient l’œuvre d’un œil différent, c’en est une autre. L’issue de l’affrontement sera constamment incertaine, car d’imprévisibles règles du jeu favorisent tantôt le clan de la jeune génération, tantôt celui des mondes parallèles. John Ward a créé des personnages bien campés, aux réactions ingénieuses. Sans avoir l’air d’y toucher, il familiarise avec Rome, avec les récurrents espoirs de trouver la pierre philosophale, avec la haute figure de Dante. Rythme soutenu et virages sur les chapeaux de roues. À suivre.

John Ward, Le destin de la pierre, t. 1, Le secret de l’alchimiste, trad. de l’anglais par Agnès Guitard, La courte échelle, Montréal, 2003, 334 p. ; 14,95 $.


Que soient remerciés les jeunes qui ont persuadé Hervé Gagnon d’écrire pour eux ! L’auteur, en effet, circule dans le monde du fantastique comme s’il y avait déjà vécu. Le cimetière usuel sert de point de départ d’Au royaume de Thinarath, mais les deux jeunes curieux qui surveillent le fossoyeur assistent, horrifiés, à son engloutissement dans une tombe. À peine a-t-il le temps de confier aux deux garçons le soin de refermer la faille entre le monde des vivants et celui où les défunts subissent de terribles souffrances. L’on ne saura qu’au dernier instant si le mandat s’est accompli. On aura compris que les grands mythes de l’Antiquité s’intègrent au décor.

Hervé Gagnon, Au royaume de Thinarath, Hurtubise HMH, Montréal, 2003, 213 p. ; 8,95 $.


C’est en s’opposant l’un à l’autre dans le cadre d’un débat scolaire au sujet du coup de foudre que Raphaella et Garnet se lient l’un à l’autre dans Le cri des pierres. Leur relation connaîtra des éclipses, car Raphaella ne confie rien de son mystère. Persévérant comme l’amour l’exige, Garnet s’acharne. Il pénétrera au cœur d’un drame qui traverse le temps : nuit après nuit, les horreurs du racisme se répètent et une femme subit à coups de pierres l’intolérance religieuse. William Bell, finement, laisse entrouverte la porte entre le réel et le fantastique.

William Bell, Le cri des pierres, trad. de l’anglais par Anne G. Dandurand, Pierre Tisseyre, Saint-Lambert, 2003, 296 p. ; 13,95 $.


Les aventures d’Amos Daragon font fureur et les jeunes qui fréquentent la bibliothèque scolaire savent déjà quand ils auront accès aux trois prochains tomes de la série. Succès mérité, car l’amitié entre le porteur de masques Amos Daragon et l’hommanimal Béorf se heurte sans cesse à l’imprévu et doit inventer des astuces inédites. La magie accorde son secours tantôt à Amos et à Béorf tantôt à ceux qui les pourchassent. Tout indique d’ailleurs, même si l’auteur ménage ses effets, que les pouvoirs d’Amos grandiront encore lors des prochaines aventures. On s’étonnera de ce qu’un auteur aussi doué que Bryan Perro ne révèle pas candidement ce qu’il doit à La Fontaine (« Le meunier, son fils et l’âne ») et à Camus (Le malentendu).

Bryan Perro, Amos Daragon, t. 4, La malédiction de Freyja, Les Intouchables, Montréal, 2003, 264 p., 8,95 $ ; t. 5, La tour d’El-Bab, Les Intouchables, Montréal, 2003, 255 p., 8,95 $.


 

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Publié le 15 janvier 2004 à 14 h 11 | Mis à jour le 2 mai 2015 à 19 h 24

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