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Une littérature bellement encombrée


Pour des motifs qui m’échappent, la littérature destinée aux jeunes ne produit pas toujours des récoltes constantes. D’une saison à l’autre, ses meilleurs fruits se logent dans des catégories variables. Telle cuvée fait la part belle aux albums illustrés, telle autre étonne par la qualité de ses récits historiques, une troisième dorlote la fantaisie. Peut-être cette littérature est-elle victime de son succès : certains sautent à bord d’un train déjà lancé, mais ne sont pas équipés pour le voyage. Heureusement, aucune pénurie ne menace.


Des albums inégaux


Le loup Conteur1 fait partie de ces récits, décidément nombreux, qui encouragent l’alphabétisation en transformant la lecture en activité prestigieuse et presque rentable. Maître Loup n’est admis aux joies de l’amitié que s’il apprend à lire et à raconter des histoires. Le dessin est séduisant, l’intention louable, le propos un peu court.

Babette Cole2, fidèle à sa fantaisie, ne lésine pas quand elle met l’amour en scène. L’amour a tous les droits, depuis celui de quitter le foyer sans permission jusqu’à celui de n’y revenir qu’avec un troupeau de pouilleux amis. Il n’a que faire des difficultés, car il réclame toujours le pardon et l’obtient si aisément. De quoi faire sourire les très jeunes avant de les livrer au sommeil.

Paul Roux3, enraciné dans l’Outaouais québécois, mais branché sur la bande dessinée de tous les horizons, maintient un délicat équilibre entre ses objectifs pédagogiques et sa fantaisie de bédéiste. Il raconte une histoire vraie, celle de la ville de Gatineau, mais il la rend souriante, la truffe d’anecdotes, montre qu’il n’est pas facile de traverser le temps sans changer dix fois de nom. À cette ère de fusions municipales, il est bon que l’humour allège l’atmosphère.

Savais tu?Les albums Dada, que publient depuis peu Les Éditions Mango Jeunesse, sont plus alléchants que convaincants. Celui qui est consacré à Jacques Brel4 débute par une petite crise de dépit de la part des responsables de la collection : la fille de Jacques Brel leur a refusé le droit d’utiliser les textes de son père. On ne voit pas pourquoi les bruits ou les odeurs de la cuisine doivent parvenir jusqu’au salon où le lecteur, lui, ne veut que lire. Heureusement, les images de Tony Soulié compensent pour ce manque de réserve et pour des témoignages par trop prévisibles qui n’apprendront rien aux familiers de Brel.

L’album consacré à Picasso5 par la même collection ne manque pas, lui non plus, de charme pour l’oeil et il évite les grincements disgracieux. Les illustrations de Baudoin paraphrasent intelligemment des photos de Picasso. Ceux et celles qui ont vu le film Surviving Picasso ou qui ont lu le chapitre que consacre Alberto Manguel6 à Dora Maar sourcilleront cependant devant un album où tout n’est qu’hommage à un grand artiste au coeur souvent absent.

Dans la série Le Furet enquête, André Marois7 prend sa place dans le relais. Comme Denis Côté l’avait fait dans le même cadre, il fournit à l’audacieux adolescent et à son clan français un décor typiquement québécois. Ce Marois n’est pourtant pas à la hauteur de l’ingénieux auteur d’Accidents de parcours.

1. Becky Bloom et Pascal Piet, Le loup Conteur, Mijade, 2000 ; 17,95 $.
2. Babette Cole, Monamour, Seuil, 2000, 34 p. ; 19,95 $.
3. Paul Roux, Max et les bâtisseurs, Écrits des Hautes-Terres, 2000, 40 p. ; 11,95 $.
4. Héliane Bernard et Tony Soulié, Le Brel…interdit, Manga Jeunesse, 2000, 27,95 $.
5. Héliane Bernard et Edmon Baudoin, Picasso, L’il et le mot, Manga Jeunesse, 2000, 27,95 $.
6. Alberto Manguel, Le Livre d’images, Actes sud/Leméac, 2001, « Picasso, L’image violence », p. 211 et suivantes ; 39,95$.
7. André Marois, Le Furet enquête, Tueurs en 4X4, Albin Michel, 2000, 165 p. ; 9,95 $.


Dragons et fantômes

De toutes teintes, les dragons peuplent tellement la littérature enfantine qu’il faudrait presque leur réserver une section à part. Surtout si on leur adjoint la famille des fantômes et des squelettes tout aussi peu menaçants.


L’immense expérience de Cécile Gagnon1 lui permet de recycler gentiment en serveuse de dépanneur un squelette qui n’en est plus à un siècle près. Elvira n’effraie pas, elle ne fait sursauter que modérément, même si elle ne cache pas son appartenance au monde des cimetières. C’est plutôt elle qui subit certaines angoisses que l’auteure garde à l’échelle enfantine. Jamais le doigté n’est pris en défaut.

François Gravel aussi sait raconter, tout comme il sait rendre poreuse la ligne de démarcation entre le familier et l’autre réel que débusque le rêve. David2, d’après les adultes, redoute un molosse depuis longtemps disparu, mais cela ne dispense pas le garçon de vaincre une peur qui, elle, est bien réelle. La victoire de David sera d’autant plus glorieuse que les adultes ont peut-être présumé le décès du chien. Le dessin de Pratt, comme d’habitude, est à la hauteur.

Un Dragon de papier3 a raison de tout redouter : il suffirait d’une étincelle pour mettre en cendres celui que les lutins ont dépouillé de son souffle enflammé. Margot, compatissante, s’initie à la magie et à ses incantations, s’efforce de rendre sa redoutable fierté au dragon et fréquente pour un temps les lutins plutôt que ses amies et sa famille. Caroline Merola dirige habilement la circulation qui relie, intense et fluide, le réel et l’imaginaire.

Lancelot, le dragon que présente Anique Poitras4, ferait honte lui aussi à ses parents. Il souffre de rhumatisme et ne profère des menaces que parce qu’il ne sait rien faire d’autre. Peut-être est-il alors possible de négocier avec lui et de troquer sa mansuétude contre un récit qui lui assurerait une renommée éternelle. Après tout, les dragons aussi aiment qu’on parle d’eux ! Marché profitable au dragon, car Anique Poitras raconte bien…

Le Petit Dragon vert5, que présente Raymond Paradis, fait partie lui aussi des dragons au feu éteint. Pour retrouver son souffle brûlant, il devra relever les trois défis dont les contes sont friands. Rien de très original là-dedans, même si l’on vise un auditoire encore naïf.

Il en va autrement dès que Sonia Sarfati prend les commandes, avec son comparse Jacques Goldstyn6. Cette fois, le défi capte d’emblée l’attention : quand le sommeil se refuse à toute une population, il faut, en effet, s’inquiéter, faire enquête, identifier le coupable, ruser avec lui. Laurie, c’est vrai, aura l’aide de tante Agnès, mais qui s’en plaindra si le sommeil revient. Récit fluide et aussi frais qu’intelligent.

Deux titres encore de Boréal-Maboul, tous deux dans l’honnête moyenne. Joséphine le Fouine7 mène, loupe à la main, une enquête dans le petit monde des fourmis. Elle fera au passage un usage par trop attendu de la fable de La Fontaine. Quant à L’Inconnu du placard8, il témoigne du considérable talent de conteur de Laurent Chabin, mais il verse lui aussi si volontiers dans le prévisible que l’intérêt en souffre.

1. Cécile Gagnon, Un compagnon pour Elvira, Hurtubise HMH, 80 p.; 8,95$.
2. François Gravel et Pierre Pratt, David et le Fantôme, Dominique et compagnie, 2000, 48 p. ; 8,95 $.
3. Caroline Merola, Le Monde de Margot (7), Le Dragon de papier, Boréal, 56 p. ; 8,95 $.
4. Anique Poitras et Céline Malépart, Lancelot, le dragon, Dominique et compagnie, 2000, 48 p. ; 8,95 $.
5. Raymond Paradis et Romi Caron, Le Petit Dragon vert, De la Paix, 2000, 96 p. ; 7,95 $.
6. Sonia Sarfati et Jacques Goldstyn, Laurie l’intrépide (2), L’Abominable Homme des Sables, Boréal-Maboul, 2001, 56 p. ; 8,95 $
7. Paule Brière et Jean Morin, Joséphine la Fouine (4), La Voleuse et la Fourmi, Boréal-Maboul, 2001, 56 p. ; 8,95 $.
8. Laurent Chabin et Denis Goulet, Les Mystères de Donatien et Justine (2), L’Inconnu du placard, Boréal-Maboul, 2001, 56 p. ; 7,95 $.


Tout près du réel

La reconstitution historique engendre, par les temps qui courent, de superbes récits. Les ingrédients ne sont pourtant pas faciles à réunir. Il faut, on s’en doute, que la recherche ait fait son patient travail, mais il faut également que le conteur sache prendre ses distances par rapport au moralisme et même à ce qu’on pourrait appeler le « pédagogisme ». Insister lourdement peut être pire que laisser dans l’ombre.


L’Appel des rivières1 satisfait à tous les préalables et contourne élégamment tous les écueils. Le héros Pierre Leblanc attire la sympathie, mais il n’est pas pour autant dévot ni même toujours homme de parole. Il se plaint sous la torture plus que ne le fait le guerrier huron ou iroquois. Il répond à l’appel de la forêt plus vite qu’il n’acquiesce aux ordres du gouverneur ou de l’évêque. Il est de l’étoffe des explorateurs, non de celle des sédentaires. André Vacher en fait un personnage crédible, si plausible qu’on se plaît à imaginer l’histoire comme ce qu’il a si pleinement vécu. N’importe quel jeune lecteur (ou lectrice) retrouvera ici quelque chose des grands souffles conquérants dont on s’ennuie depuis Fenimore Cooper ou Jack London.

Dans un registre moins belliqueux et surtout moins dominé par la logique mercantile, Claude Arbour2 parle de la même nature. Les décennies ont passé et notre temps exige la préservation plutôt que l’arpentage de l’oecoumène. Les grandes joies découlent non plus de la première rencontre avec le bison, mais du rarissime face à face avec l’immense pygargue dont les serres n’hésitent toujours pas à menacer jusqu’aux bernaches. Pourtant, d’une époque à l’autre, les qualités requises sont souvent les mêmes : le sens de l’observation, le respect de la nature et de ses premiers habitants, une saine résistance à l’égard du trop grand conformisme domestique. On s’étonne, tant l’action est lente et en quelque sorte hors du temps, de lire Arbour comme s’il nous racontait une trépidante aventure. Puis, on se dit que, oui, c’est le cas et qu’il suffit de partager sa foi. Très beau.

Avec la magnifique Janet Lunn3, nature et histoire cumulent leurs attraits. Les États-Unis quittent le giron britannique, mais la souveraineté n’est acquise qu’au prix du déchirement des familles. Le père et le fils ne professent pas le même loyalisme, les affections d’hier cèdent le pas aux haines d’aujourd’hui, des vies sont brisées prématurément comme dans toutes les guerres. Et tout cela se passe sous l’oeil des autochtones sidérés des volte-face des Blancs et face à une nature qui réclame son tribut des vainqueurs comme des malchanceux, des amants autant que des familles. La fresque est de celles qui savent insister sur les personnes et leurs valeurs plus que sur les dates et la puissance des mousquets.

1. André Vacher, L’Appel des rivières, Michel Quintin, 2000, t. 1 : Le pays de l’Iroquois, 165 p. ; 8,95 $ ; t. 2 : Le caillou d’or, 161 p. ; 8,95 $.
2. Claude Arbour, L’envol, Michel Quintin, 2000, 149 p. ; 8,95 $.
3. Janete Lunn, Le message de l’arbre creux, Pierre Tisseyre, 2000, 326 p. ; 13,95 $.


Une littérature de bons sentiments

Parce qu’elle n’en finit plus d’exister, il faut bien dire un mot, aussi bref que possible, de la littérature pétrie de bonnes intentions et génératrice d’ennui.


Enfants en guerre1 vise un louable objectif quand il rappelle, témoignages enfantins à l’appui, que la guerre vécue par les enfants pousse la cruauté à des sommets indicibles. Le problème, c’est que la brassée de témoignages sent l’artifice, le remaniement tardif, le lénifiant hommage aux libérateurs américains et, bien sûr, canadiens. Rien ici qui rappelle, même de loin, le Journal d’Anne Frank, Le Journal de Zlata2 ou Des barbelés dans ma mémoire3 d’Alain Stanké.

Le même genre de bonnes intentions fait de Rocket Junior4 un petit livre déplaisamment moralisateur. Que des parents privent leurs enfants du plaisir de jouer en exigeant d’eux des performances morbides, cela, bien sûr, est malsain et répréhensible. Encore faut-il que la dénonciation ne prenne pas l’allure d’un pensum.

L’écologie aussi engendre sa part de plaidoyers cousus de fil blanc. À la rescousse de Ti-Bleu5, d’inspiration tout aussi louable, s’échoue sur le même récif : défendre une bonne cause ne suffit pas à produire de la littérature vivante.

1. Kees Vanderheyden, Enfants en guerre, Boréal, 2001, 164 p. ; 7,95 $
2. Filipovic Zlata, Le journal de Zlata, Robert Laffont, 1993, 219 p. ; 9,95 $
3. Alain Stanké, Des barbelés dans ma mémoire, Stanké, 1998.
4. Pierre Roy, Rocket Junior, Pierre Tisseyre, 2000.
5. Nicole Daigle et Denise Paquette, À la rescousse de Ti-Bleu, Bouton d’or Acadie, 2000, 56 p. ; 7,95 $.


Au filtre de la fantaisie


Les scientifiques prétendront le contraire, mais Jean Perron1, plus près de l’enfance et de la fantaisie, est tenté d’imputer à des sorcières la terrible tempête de verglas qui a récemment plongé le Québec dans le noir et le froid. Entre la malice des sorcières et les imprévisibles caprices des éléments, on peut parier que bien des jeunes (et des moins jeunes) préféreront la première hypothèse et ne rêveront pas d’Hydro-Québec.

Si Julius voit rouge2 quand ses amis perçoivent du vert ou du bleu, ce n’est pas par esprit de contradiction ni par penchant fantaisiste. De jeunes lecteurs tarderont peut-être à l’admettre. L’auteure, à petites touches, rend pourtant l’explication acceptable : l’oeil de Julius obéit, oui, à une fantaisie, mais à une fantaisie qu’il ne contrôle pas. Le petit récit éclaire et renseigne sur le daltonisme sans verser dans la lourdeur.

Autour de Lou3, ils sont nombreux à la trouver rêveuse, tout aussi nombreux à vouloir la ramener sur terre. Dieu merci, elle résiste et préfère l’invitation des oiseaux à celle des adultes qui ont oublié leur enfance et leurs rêves. Le récit est d’autant plus séduisant qu’il puise à pleines mains dans la superbe poésie de Gabriel Lalonde.

Hugo4 est de retour. Avec sa curiosité, sa capacité d’étonnement et son souci d’apaiser les tempéraments. Il s’attaque ici à forte tâche, car l’oncle Claude hait sans retenue les goélands qui salissent le beau quai qu’il a construit sur le lac, tandis qu’un vieil Amérindien met un entêtement comparable à défendre les oiseaux. Andrée-Anne Gratton raconte d’admirable façon. Un de ses grands mérites est de parler des Amérindiens sans recourir aux clichés.

Chauve-souris sur le Net5 surabonde en fantaisie et on s’en félicite. En revanche, le cheminement et l’écriture elle-même paient la rançon. Même le délire le plus sympathique a besoin de repères, sous peine de perdre de sa force de séduction ; ils font souvent défaut.

Grâce à la vigueur de son inspiration, La Cité qui n’avait pas d’étoiles6 échappe à ce risque. Certes, le lecteur, même très jeune, détecte vite les failles dans le projet rocambolesque de Violette. S’il trouve quand même plaisir à accompagner Violette et Vincent jusqu’au bout, c’est que le récit vibre d’espoirs inavoués, de réminiscences littéraires et, peut-être, d’une douloureuse absence d’étoiles. Sous couleur d’une expérience à la Jules Verne, c’est aussi d’une autre exploration qu’il est ici question. L’amitié s’offre, mais le vertige suicidaire n’est pas absent. Comme quoi le scénario le plus concret peut faire entendre d’étranges harmoniques.

On s’étonne encore, de moins en moins j’espère, que des livres destinés aux jeunes abordent le thème de la mort. Et pourtant, les enfants aussi subissent des deuils. La mort tourne également, on devrait le savoir, autour des jeunes existences. Nathalie Loignon7 traite le thème avec maîtrise, finesse, transparence, compassion. Émouvant.

1. Jean Perron et Marie-René Bourget Harvey, Les Sortilèges de la pluie, Le Loup de Gouttière, 2001, 80 p. ; 7,95 $.
2. Roxanne Lajoie, Julius voit rouge, Le Loup de Gouttière, 2001, 64 p. ; 7,95 $.
3. Gabriel Lalonde, Les Ailes de Lou, Le Loup de Gouttière, 2001, 48 p. ; 7,95 $.
4. Andrée-Anne Gratton et Christian Daigle, Hugo, Chasseurs de goélands, Boréal, 128 p. ; 7,95 $
5. Réjean Lavoie et Marc-Étienne Paquin, Chauve-souris sur le Net, De la paix, 2000, 136 p. ; 8,95 $.
6. Christian Gagnon, La Cité qui n’avait pas d’étoiles, Boréal, 2001, 128 p. ; 8,95 $
7. Nathalie Loignon, Christophe au grand coeur, Dominique et compagnie, 2000, 76 p. ; 8,95 $.


Tout près de la vie


Le quotidien défend vigoureusement son fief dans la littérature destinée aux jeunes. D’excellents auteurs réussissent d’ailleurs, à partir d’un concret bien observé, à enclencher un questionnement aux volutes imprévisibles. Ainsi, Le huard au bec brisé1 prend prétexte d’une anomalie numismatique pour plonger le lecteur en plein drame familial. Certains virages du récit manquent de naturel et l’on se familiarise trop peu avec la logique propre à la numismatique, mais le sujet ne manque pas d’originalité.

Monsieur Engels2 met en scène un Benjamin que le piano ennuie de suprême façon même si, de l’avis de tous, il possède un don manifeste pour cette musique. À partir de ce fait, que l’on pourrait reproduire à l’infini, Hélène Vachon évoque superbement une question que nul ne saurait esquiver : la possession d’un don entraîne-t-elle une responsabilité ? L’auteure effectue le passage du banal au fondamental avec un merveilleux naturel. La conclusion, finement, se refuse au simplisme.

Le lézard et le chien galeux3 raconte l’adaptation d’une jeune Coréenne, Suo, à un environnement thaïlandais. Cela, déjà, suffirait. François Beaulieu va pourtant plus loin et ajoute aux présences humaines des autres écolières, de l’enseignante et de la directrice l’étrange et exigeante amitié entre Suo et un très susceptible lézard. Détour fantaisiste, mais fécond dont Suo tire grand avantage et qu’appréciera le jeune lecteur.

Laurent Chabin4, décidément prolifique, illustre plus nettement encore l’étonnante parenté entre le quotidien, présumé trivial, et le légendaire, censément hors du réel. Le mineur, que le métier enferme dans les entrailles de la terre, se heurte, certes, au roc et à ses résistances, mais il surmonte sa peur du noir et de l’enfermement en puisant dans un bagage de légendes et de récits refilés d’une génération à l’autre. Non seulement le mineur triomphe ainsi de l’ombre, mais, surtout dans le cas d’un mineur toujours insatisfait comme le père de Pierre, il cherche dans les mythes un sens à sa recherche et à ses explorations. Chabin part d’un fait historique pour évoquer la légende des Hommes-creux et celle du Cerf céleste qui a peut-être enfin pénétré dans le monde des humains. Du très beau travail. Lecture dès huit ans ? Peut-être pas.

1. Josée Ouimet et Daniela Zekina, Le huard au bec brisé, Pierre Tisseyre, 2000, 96 p. ; 8,95 $.
2. Hélène Vachon et Bruce Roberts, Monsieur Engels, Dominique et compagnie, 2000, 122 p. ; 8,95 $.
3. François Beaulieu et Paul Roux, Le lézard et le chien galeux, Vents d’Ouest, 2001, 115 p. ; 8,95 $.
4. Laurent Chabin et Rémy Simard, Le Cerf céleste, Boréal, 2001, 102 p. ; 7,95 $.


Collectifs de haut niveau


Deux collectifs attirent l’attention. Le premier, en proposant des contes1 ; le second, en esquissant des Futurs sur mesure2. Dans les deux cas, réussite. La brassée de contes offerte par des voix porteuses de cultures diverses à l’occasion de La Grande Nuit du conte illustre admirablement ce que le mixage des générations et le métissage des imaginaires peuvent produire de mieux. Les amorces varient, le non-dit recouvre du semblable et du différent, mais le conte, toujours, plaide pour la vie, le respect, l’empathie. À lire à intelligible voix.

Dans le cas des futurs taillés sur mesure (pour le meilleur comme pour le pire), on constate, mais d’une tout autre manière, que la diversité des angles d’approche n’interdit pas la convergence des préoccupations. L’ordinateur, à peine intégré à l’actuel, lance des ondes de choc vers le futur. La génétique, avec ses manipulations, sa chimie, sa prétention à réduire les zones d’incertitude, inquiète ou séduit. L’éthique, semble-t-il, hésite à intervenir, mais peut-être est-elle tout simplement en train de chercher ses marques, ne sachant pas si les anciens repères demeurent utiles ou s’il urge d’en inventer d’autres. La moyenne des textes est d’excellent niveau.

Terminons sur une mention spéciale : Dragon noir et fleurs de vie3. Le thème de la jeunesse paumée, si rebattu qu’on le dirait voué à la banalité, connaît, en effet, sous la plume de Louise-Michelle Sauriol, un véritable renouveau. L’amour commande et impose sa loi, quitte à modifier tout à l’heure l’identité de l’aimé. Le dragon noir n’aime guère qu’on lui dispute la proie qu’il asservit depuis les premières seringues, mais on peut sinon l’émasculer, du moins le faire reculer. Et même l’infranchissable fossé des générations, moyennant le pardon, l’humilité et les larmes, peut se refermer. L’intrigue rebondit sans cesse, mais les personnages débordent tellement de vie et de chaleur humaine qu’on s’attacherait à eux même s’ils ne bougeaient plus.

1. Collectif, La Grande Nuit du conte, Planète rebelle, 2000, 69 p. (avec CD audio) ; 19,95 $.
2. Collectif de l’AEQJ (Association des écrivains québécois pour la jeunesse), Futurs sur mesure, Pierre Tisseyre, 2000, 204 p. ; 9,95 $.
3. Louise-Michelle Sauriol, Dragon noir et fleurs de vie, Vents d’Ouest, 2001, 142 p. ; 8,95 $


Des faiblesses ? Sans doute. Comment en irait-il autrement quand règne la surabondance ?


 

Publié le 16 juin 2003 à 14 h 10 | Mis à jour le 29 avril 2015 à 15 h 45

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