
ENCORE ET ENCORE TRUDEAU ET LÉVESQUE
par Laurent Laplante*
auteur, commentateur et analyste
Nuit blanche, numéro 118, printemps 2010
Alors que John English présente le second tome de sa biographie de Pierre Elliott Trudeau, Boréal lance, en misant sur René Lévesque et le même Trudeau, une collection qui marie la saisie historique et la libre réaction. Pendant qu’English affronte son propre standard d’excellence, Nino Ricci et Daniel Poliquin offrent au lecteur des visions inattendues.
De biographe à politologue ?
De textes envoûtants des cahiers qui le composent seraient — enfin ! — publiés. Encore moins aurait-elle pu imaginer l’ancien premier ministre, English affirme dans le deuxième tome de Trudeau, Regardez-moi bien aller !, 1968-20001, que « le style était vraiment important ». Si on apprécie que le nouveau chef libéral chasse l’État des chambres à coucher, on adore qu’il exprime son naturel. Sur cette lancée, on se serait attendu à ce qu’English s’assure du lien entre le côté instinctif du personnage et son programme. Ce n’est pas le cas. C’est tout juste si le style, hier exubérant, retient l’œil. Certes, les scalps féminins demeurent voyants, mais les foules s’absentent. English note donc cliniquement les sautes d’humeur et autres étrangetés.
Pourtant, l’hommerie de Trudeau est souvent palpable.
– Quand, réfractaire à tout rôle international du Québec, Trudeau accuse la France d’espionnage, English accueille le grief : « Ses soupçons furent fortifiés lorsque certains fonctionnaires français proches de De Gaulle complotèrent pour appuyer le séparatisme et le nationalisme au Canada ». Où est la preuve ?
– « Trudeau fut furieux, écrit English, que Sharp ait autorisé la lecture du manifeste felquiste à la télévision. Aussi scandaleux sur la forme qu’inacceptable sur le fond, le manifeste semble pourtant avoir électrisé les militants et convaincu d’autres sympathisants. » Selon une autre écoute de l’opinion, plusieurs séparaient pourtant fond et forme.
– Bien que fédéraliste, Robert Bourassa ne séduit ni Trudeau ni English. « Après la crise, les séparatistes radicaux se déchaînèrent contre Trudeau, le traitant de fasciste et de despote doué de facultés maléfiques. En revanche, Bourassa, lui, conserva l’image d’homme timide qu’il avait acquise. » Bourassa, grossièrement qualifié de « mangeur de hot-dogs » par Trudeau, résista pourtant à toutes les pressions lors des négociations de Victoria. English ne conteste pas le verdict de Trudeau.
– Même les proches de Trudeau déplorent son manque de délicatesse. Citons Mitchell Sharp : « L’un des plus grands défauts de Trudeau, c’est son manque de sensibilité dans les relations humaines. Il n’a jamais pu engendrer chez aucun de ses aspirants, à l’exception de quelques intimes comme Marchand et Pelletier, le sentiment de lui être personnellement utile ». Donald Macdonald corrobore le propos : « Vous savez, c’est un homme peu communicatif qui n’a pas, je pense, beaucoup d’inclination pour autrui... »
– Quand Trudeau ignore les besoins pécuniaires de Margaret, English estime (enfin) que la coupe est pleine : « Toujours parcimonieux, Pierre agit de façon stupide en lui [Margaret] refusant tout soutien financier, car cela leur aurait facilité la vie à tous les deux ».
– Pourtant manifeste, l’amour paternel manque lui aussi de souplesse. Quand ses enfants retrouvent Trudeau après ses cinquante longueurs de piscine, un retard d’une minute est intolérable. La gouvernante Kimberley-Kemper le dira plus tard : « Trois enfants en âge d’aller à la maternelle qui finissent leur repas, qu’il faut monter là-haut pour se changer et aussitôt redescendre, le tout réglé à une minute près, ce ne pouvait d’aucune façon être un problème ».
– « Au printemps 1977, écrit English sans sursauter, Trudeau ne parvint plus à maîtriser sa colère et Margaret se retrouva avec un œil au beurre noir – qui ne passa d’ailleurs pas inaperçu lorsqu’on les vit ensemble au Centre national des arts. Lorsque finalement ils se séparèrent, il satisfit sa rancune en faisant signer à Margaret un accord de séparation qui lui enlevait la garde des enfants et ne lui donnait droit à aucune aide financière. Margaret dut même rendre sa bague de fiançailles et son alliance à son ex-mari. »
Tout cela, dira-t-on, relève strictement du portrait intime. Est-ce si certain ? Moins primesautier, Trudeau aurait lu le rapport Pépin-Robarts au lieu de, semble-t-il, le jeter à la poubelle. Même si les crimes du FLQ méritaient la réprobation, le premier ministre du Canada ne devait-il pas gagner du temps ? Fallait-il, après les longs couteaux, refuser à Lévesque tout geste d’apaisement ? Autant de questions qu’English laisse flotter, comme si le biographe du premier tome avait changé de lorgnette.
La liberté des humeurs ?
Les biographies signées Nino Ricci et Daniel Poliquin, intitulées respectivement Pierre Elliott Trudeau2 et René Lévesque3, ont en commun le libre recours à une écriture personnelle et volontiers décapante. Méthode efficace pour humaniser les grandes figures. À condition de tenir la bride aux humeurs.
Le jugement du romancier Ricci sur Trudeau rappelle celui du citoyen que la vie politique ne préoccupe que modérément. Il capte les impressions qui circulent autour de lui, répercute les affirmations de son milieu, décrit Trudeau à partir des bouquins en vitrine. Il lit English, Clarkson et McCall, Max et Monique Nemni, George Radwanski... Ses verdicts sont ceux d’un amateur doué et détendu. Peut-être était-ce la commande.
Selon Ricci, « voir Expo 67 comme une préfiguration de l’esprit de 1968 revient à peu près à affirmer qu’un cours de catéchèse est un préambule adéquat à un concert des Grateful Dead ». La pirouette révèle surtout que Ricci n’a pas reçu l’afflux d’oxygène que fut Expo 67. Comme bien d’autres, Ricci idolâtre Cité libre, comme si cette revue confidentielle avait agi sur le duplessisme autant que Le Devoir ou même Parti pris. Ricci dégage pourtant fort justement la portée à long terme de la crise d’Octobre. « Au Québec, écrit-il, malgré l’appui de la population qu’a d’abord reçu Trudeau pour sa façon de gérer la crise, les événements d’octobre sont vus comme le symbole de sa trahison. Les Canadiens anglais, eux, voient la crise comme un revirement, le moment où Trudeau a abandonné les principes pour lesquels on l’avait admiré avant de se transformer en despote. » Ricci redevient erratique quand il fait du Crédit social de Caouette un « parti d’origine québécoise à tendance séparatiste ».
Le jugement de Ricci sur la nuit des longs couteaux ? « Lévesque a rompu le front commun », répond-il, avant de conclure que « l’histoire du Canada, depuis ce jour, repose sur cette seule gaffe ». Ce petit livre, vivant et instinctif, fluide et épidermique, fait voir sur quelles positions s’est figée une certaine opinion canadienne.
De Daniel Poliquin, on ne pouvait qu’attendre vigueur, humour, audace. Son parcours, qui intègre le contact avec les littératures étrangères, l’histoire, la vie en milieu francophone minoritaire, promettait la justesse et la clarté du diagnostic. Attente frustrée. La vigueur est présente, mais elle s’investit souvent dans le jugement désabusé. « Revoyons les faits, écrit Poliquin. René Lévesque, qui vient d’être chassé de la Faculté de droit, sans qu’il s’en plaigne d’ailleurs, n’a plus le statut d’étudiant qui lui épargnerait la conscription. Il est déjà employé de Radio-Canada, et il est vrai que la guerre le tente, mais pour la voir, pas la faire. Alors il cherche à se faire engager comme correspondant de guerre auprès de l’armée canadienne. Ce qui l’aurait obligé à porter cet uniforme qu’il dit détester, mais on ne veut pas de lui, toutes les places sont prises. (On est prié ici de ne pas se formaliser de cette invention que ses admirateurs, si prompts au pardon, tiennent pour une espièglerie de jeune homme : c’est parce qu’il y en aura bien d’autres. Car la guerre fournira à l’éternel adolescent fabulateur de quoi alimenter richement son répertoire.) » Le ton est donné : la désinvolture aura préséance. « Ainsi, en 1948, poursuit Poliquin, les signataires du Refus global, ces artistes qui revendiquent le droit pour l’art de respirer, sont sévèrement punis de leur audace. Là non plus, aucune trace de Lévesque. Il n’existe que pour la radio, et s’il se manifeste ailleurs, c’est surtout dans des critiques de cinéma qu’il livre bénévolement. En ce sens, il est comme tant d’autres Québécois de l’époque qui ne pensent qu’à bien vivre après des années de déprime économique et de guerre... » Humeur maussade.
D’autres assauts s’ajouteront. « La sympathie qu’a éprouvée Lévesque au début pour les ‘p’tits gars’ du FLQ se mue en horreur quand il apprend l’assassinat de Laporte. » Chacun sait pourtant l’allergie de Lévesque à toute violence et à tous ceux qui, comme Bourgault ou Bourdon, lui semblaient prêts à s’en accommoder. Poliquin ajoute à ce raccourci des lignes cruellement équivoques : « Lévesque doit se ressaisir au plus vite. Même s’il n’a pas de mots assez durs pour condamner le FLQ et ses méthodes, il voit bien que son parti est associé aux troubles [je souligne] ». Si Poliquin voulait dire que le PQ était associé aux troubles par l’opinion publique, pourquoi évacuer la précision ?
Certes, Poliquin a raison, le vocabulaire applicable à la crise d’Octobre et à l’assassinat de Laporte a subi une véritable déflation quand les termes d’exécution, de mort et de décès se sont substitués à ceux de meurtre et d’assassinat. Blanchiment aussitôt imputé totalement à Lévesque. « C’était la première fois, écrit Poliquin, qu’il [Lévesque] utilisait ce procédé idéologique qui consiste à métamorphoser les fautifs en victimes. Il ne se privera pas de refaire le même coup dans d’autres circonstances. » Encore là, pourquoi ne pas dire lesquelles ?
Portrait vigoureux, brossé sans ménagement, révélateur d’une humeur vindicative.
Flou et hypothèses
Ces portraits des frères ennemis réduisent assez peu les zones d’ombre qui persistent malgré la disparition des protagonistes. La crise d’Octobre, nimbée des silences de ceux qui savent (ou savaient), nourrit toujours le débat. Ainsi, plusieurs répètent encore que Ryan envisagea alors la création d’un cabinet parallèle, peut-être même un coup d’État. Combien d’autres nébulosités subsistent ?
Un aspect nouveau émerge pourtant avec une étonnante simultanéité des textes qu’on vient de lire : la place de la religion dans la vie de Trudeau. On savait Trudeau croyant et même pratiquant, mais savait-on qu’il lisait la Bible à ses enfants et que sa foi l’aurait incité à refuser longtemps le divorce ? Le très catholique Québec l’ignorait !
John English, éblouissant dans Trudeau citoyen du monde, évite d’accabler le Trudeau de Regardez-moi bien aller ! ; Nino Ricci livre au public québécois une image de Trudeau inédite, éclairante, un peu floue ; Daniel Poliquin, polémiste percutant, porte même ses meilleurs coups avec une force excessive. NB
1. John English, Trudeau, Regardez-moi bien aller !, T. 2 : 1968-2000, trad. de l’anglais sous la dir. de Suzanne Anfossi, L’Homme, Montréal, 2009, 752 p. ; 39,95 $.
2. Nino Ricci, Pierre Elliott Trudeau, trad. de l’anglais par Alexandre Sanchez, Boréal, Montréal, 2009, 207 p. ; 17,95 $.
3. Daniel Poliquin, René Lévesque, Boréal, Montréal, 2009, 207 p. ; 17,95 $.
Les ouvvrages de Daniel Poliquin, René Lévesque et de John English, Regardez-moi bien aller !, T. 2 : 1968-2000, étaient parmi les quatre finalistes du prestigieux prix Charles-Taylor consacré aux essais.
*Bibliographie de Laurent Laplante
EXTRAITS
Même avant de devenir premier ministre, il avait travaillé avec Michael Pitfield, Marc Lalonde et Marcel Cadieux en vue de renforcer l'opposition d'Ottawa à la volonté du gouvernement français de voir un Québec distinct prendre sa place sur la scène internationale, et de repousser les assauts lancés par le Québec contre le monopole du gouvernement fédéral sur les relations extérieures. Au début de l'année 1968, en l'occurrence, Trudeau joua un rôle de premier plan dans la rupture des relations du Canada avec le Gabon, qui avait invité le Québec à une conférence internationale sur l'éducation malgré les objections du Canada.
John English, Trudeau, Regardez-moi bien aller, p. 77.
Les plus vieux amis de Trudeau choisirent leur camp et nombre d'entre eux prirent leurs distances. Vis-à-vis d'autres, un certain malaise s'installa. L'économiste Jacques Parizeau dont la brillante épouse, Alice, était particulièrement amie avec Trudeau et chez qui le célibataire endurci avait souvent été invité à dîner pendant les années 1960, se prononça à l'automne 1969 en faveur de l'indépendance du Québec. Michel Chartrand, le dirigeant syndical qui, avec Trudeau, s'était battu contre la conscription en 1942, avait manifesté en soutien aux grévistes de l'amiante à la fin des années 1940 et œuvré au sein du mouvement syndical dans les années 1950, appelait désormais à la révolution socialiste au sein d'un Québec indépendant. [...] Trudeau connaissait donc bien ses ennemis, car nombre d'entre eux étaient ses anciens amis.
John English, Trudeau, Regardez-moi bien aller, p. 79.
Moins d'un an plus tôt [en 1969], John Lennon et Yoko Ono ont rencontré Trudeau dans le cadre de leur Peace Tour, et Lennon a déclaré : « Si tous les hommes politiques étaient comme M. Trudeau, nous aurions la paix dans le monde. » Mais, aux yeux de plusieurs, la crise d'Octobre renversera complètement cette image, et le chef d'État épris de paix qui jouait un peu les hippies se transformera en autocrate intransigeant et glacial. [...] « II y a beaucoup de cœurs sensibles par ici qui supportent mal la vue de gens casqués et armés, rétorque Trudeau. C'est bien dommage, mais ils n'ont qu'à essuyer leurs larmes. Il importe plus de maintenir la loi et l'ordre dans la société que de se laisser émouvoir par ceux qui frémissent à la vue de...
Nino Ricci, Pierre Elliott Trudeau, p. 111.
Débarquent alors à grand bruit Robert Charlebois et d'autres qui ont un son rock universel, chanté dans le joual d'ici que tout le monde comprend. Le nouvel uniforme national, c'est la chemise de bûcheron avec jeans et bottes de construction. Les jeunes se laissent pousser les cheveux. Les vieux aussi. Même Lévesque et Trudeau, avec leur front enchauvi, suivent la mode. [...]Dans ce monde nouveau, Lévesque enchante. Les adhésions au MSA se multiplient. Le moment est venu d'unifier les forces séparatistes. Le Ralliement national entre en pourparlers avec le MSA. Le RIN de Bourgault attend qu'on l'y invite, mais Lévesque ne veut rien savoir. Trop sulfureux. S'il admet que les rinistes se joignent à son mouvement à titre individuel, il ne veut pas d'une adhésion massive qui donnerait à Bourgault la stature d'un concurrent.
Daniel Poliquin, René Lévesque, p. 102.
Le politicien en Lévesque est vite conquis par l'argumentaire de Morin. On prend le pouvoir démocratiquement, on gouverne comme il faut, et on demande aux gens la permission de faire le grand saut. Si les négociations achoppent avec Ottawa (ce qui ne manquera pas d'arriver, la mauvaise foi aidant de part et d'autre), on pourra la faire, l'indépendance, par voie de déclaration unilatérale. Les gens verront qu'on n'a pas le choix, ils sont si méchants à Ottawa, et on fera alors un autre référendum pour s'affranchir définitivement.
Daniel Poliquin, René Lévesque, p. 126.