32e Rencontre québécoise internationale des écrivains 

Communication (avril 2004)

ELLE AVAIT HUIT ANS
par Marguerite Andersen


Marguerite Andersem : photo John Reeves

   Ils habitaient un grand appartement. Un bel immeuble, une rue paisible où elle descendait pour faire un peu de trottinette. Elle sait qu'elle ne doit pas traverser la rue, ne le fait pas. Quand elle remonte, elle mange un goûter que la bonne lui a préparé. Lotte, qui doit son nom au grand amour du jeune Werther, joue ensuite dans sa chambre : maison de poupées, livres, dessins.

   L'appartement est calme, le père est souvent absent, quand il est là, il travaille dans son bureau, la petite entend le bruit de sa machine à écrire. La mère écoute de la musique, lit, reçoit des invitées dans son salon. Quand il n'y a personne, Lotte y apporte des jeux : loto, dominos, dames.

   Il y a des promenades dominicales dans le Grunewald, immense forêt berlinoise, et dans les beaux musées de la ville. Des vacances au bord de la mer ou dans les Alpes. Une enfance heureuse. Aucune incertitude.

   Janvier 1933, Lotte a huit ans. Joyeuse, elle roule sur sa trottinette, attrape en riant le petit fanion en papier qu'un homme lui tend.

   Elle ne s'attendait pas à cette gifle que sa mère lui flanque en apercevant le drapeau à la croix gammée, ne comprend la fureur de l'être adoré habituellement si calme qui hurle tout à coup des mots inconnus : nazis, fascistes, criminels, MALHEUR.

   Et c'est le chaos. Le père est sans travail, l'argent vient à manquer, la sœur aînée de Lotte part à Londres avec son partenaire avant que celui-ci ne soit obligé d'appliquer une étoile jaune à son manteau. Il faut déménager dans un lieu plus petit, à l'école il faut se mettre debout quand le professeur entre, le saluer le bras levé, dire à voix haute un Heil Hitler! énergique. Qui est cet homme moustachu dont il y a la photo dans toutes les classes, tous les bureaux, dans toutes les bibliothèques sauf celle du père ? Que signifie cette croix gammée sur les drapeaux ?

   Il faut se méfier, dit la mère. Défense de répéter les conversations entre les parents et leurs amis. Il y a des amis qui disparaissent. Il y en a qui reviennent, Julius Leber, par exemple, qui sera pendu à Plötzensee, en 1944, après l'attentat manqué.

   À dix ans, Lotte entre au secondaire. Il faut être prudent, enjoint la mère, ne pas poser de questions. Hans, l'ami de Lotte, ne peut plus aller à l'école, puisqu'il est juif. Ce n'est pas juste, non. Mais...

   Elle a quatorze ans quand elle voit sa mère glisser un citron dans la poche d'une femme à étoile jaune. Agrumes interdits aux Juifs. Défense de s'asseoir sur les sièges des moyens de transport public, sur les bancs des parcs, défense d'entrer dans les restaurants, les cinémas, les théâtres, les musées, les écoles, les salles de concert, les églises.

   Elle a dix-sept ans lorsqu'elle entre dans le bureau de son père et le trouve penché sur des photos qui couvrent la surface de sa table de travail. Il lui dit :
- Regarde bien, Lotte. Regarde ce qui s'est passé en Pologne. Des massacres de Juifs. Regarde bien, il faut que tu saches. Mais n'en parle jamais, à personne.

   Des groupes de gens, hommes, femmes, enfants, nus, debout, se serrant les uns contre les autres dans l'attente de l'impensable.

   Des cadavres, pêle-mêle dans d'immenses fosses communes. Des hommes en uniforme, avec des fusils, des revolvers, des chiens. Des bergers allemands, des hommes allemands. Des SS. Des criminels.

   Et la guerre continue. Les bombes pleuvent sur Berlin ; Lotte et sa mère se réfugient à la campagne. Le père ne veut pas quitter la métropole où il joue un modeste rôle dans la préparation de l'attentat contre Hitler.

   Puis, en 1946, Lotte prend ses jambes à son cou, suit un lieutenant de l'armée française pour aller vivre ailleurs.

   Mais au Canada, aux États-Unis, en France, en Afrique, en Tunisie, en Éthiopie, dans tous ces pays qu'elle a habités, elle ne dit rien des photos vues dans le bureau du père. Elle se tait de peur qu'on ne la croie pas, qu'on la soupçonne de vouloir masquer une participation aux crimes de son pays dont elle tient à tout prix à se distancier.

   À dix-sept ans, n'aurait-elle pas pu distribuer des tracts comme Hans et Sophie Scholl, arracher la propagande nazie des murs, cacher des persécutés, leur procurer vêtements, nourriture, faux papiers, comme les membres du groupe berlinois Onkel Emil ? Elle ne l'a pas fait. Et après la guerre, elle s'est jetée dans un autre milieu, une autre langue. A caché ses origines. Pour ne pas être accusée des horreurs commises par son pays.

   Depuis, elle traîne sa honte. Soixante ans après la fin de l'Holocauste, elle voudrait pouvoir être joyeuse, insouciante. Au fond, elle a le rire facile, un sens de l'humour. Hélas, il suffit de peu pour qu'elle retombe dans cette maudite culpabilité qui éteint toute joie.

   Elle se déteste, se reproche sa lâcheté. Elle pense aux Juifs, les voit roulant vers la mort dans des trains de marchandises, dans des wagons verrouillés sans fenêtres. Des convois de wagons. De longs convois. Hommes, femmes et enfants entassés, debout, dans chaque wagon. Des convois et des convois, des centaines, des milliers de wagons, des millions de victimes. Depuis la scène où des photographies de massacres couvraient le bureau paternel, elle ne peut oublier.

   En comparaison, ce qui lui est arrivé n'est rien. Sa peur de mourir sous les bombes, comme dix mille Berlinois entre novembre 1943 et mars 1944, ce n'est rien. Tout ce qui est arrivé à sa famille n'est rien.

   Elle passe un été en Europe, se dit qu'il est temps de regarder en face le fantôme du passé. Elle va à Buchenwald. Elle mettra les pieds là où d'autres ont trébuché, elle regardera attentivement ce qu'ils ont eu le malheur de voir.

   Dans le train, elle a mal au ventre. Plus on s'approche de Weimar, plus les crampes se font sentir. À un moment, elle croit percevoir une odeur de chair humaine brûlée, se dit qu'elle imagine, qu'elle est bel et bien hystérique. Le temps des horreurs est terminé. Nous sommes en 1995.

   La gare de Weimar. Vieillotte. C'est l'Allemagne de l'Est, fatiguée, mal entretenue, pas encore rénovée.

   Au bureau des renseignements on lui dit qu'il y a un autobus pour Buchenwald qui mettra huit minutes pour faire les huit kilomètres. Elle ne savait pas que c'était si proche. Les crampes redoublent.

   Elle trouve les toilettes, qui datent visiblement d'avant la guerre. Ça sent le désinfectant, l'urine. Le sol n'a pas été nettoyé depuis longtemps. Les robinets au-dessus des lavabos sont ternis. Des mains de générations de femmes ont laissé leurs traces sur les portes grises des cabines. Lotte a chaud tout à coup, tremble. Elle a honte ; les voyageurs de la mort n'ont pas eu droit à pareille halte.

   Voici l'autobus. Il y a d'autres passagers. Deux femmes, quelques jeunes, un vieillard. Était-il à Weimar au temps de l'Holocauste ? Deux Hollandais se parlent à voix basse.

   Le terminus. L'entrée du camp. Un écriteau rappelle que les convois de prisonniers faisaient le trajet de la gare au camp à pied. Elle entend les ordres des SS, les coups, les gémissements étouffés de ceux que l'on envoie vers plus de souffrance encore. Les chiens aboient.

   Le portail en fer forgé porte l'inscription « À chacun son dû ». Qui a poussé la cruauté à ce point ? Lotte en a le vertige, la nausée, pourquoi s'est-elle imposé ce calvaire ?

   Elle achète son billet d'entrée, s'attarde au centre de documentation, achète un guide. Puis elle sort. Il le faut. Il n'y a plus moyen de reculer.

   Un vaste champ. Quarante-six hectares vides. Un vide muet chargé d'émotion. Une immense étendue qui l'écrase, dans laquelle elle n'est rien. De grands rectangles de béton indiquent l'emplacement des baraquements du passé. Soixante rectangles au moins, remplis de pierres noires. Des milliers, des centaines de milliers de pierre... L'air est sans mouvement.

   La maison d'arrêt. Des cellules étroites dans lesquelles des inquisiteurs s'acharnaient à briser leurs victimes. Lotte sort de cette bâtisse pourtant silencieuse, poursuivie par des sanglots, des craquements d'os, des hurlements.

   La place d'appel où deux fois par jour l'on comptait les internés, dans le souci de tout enregistrer, numéroter, contrôler afin d'anéantir toute individualité. Lieu des bastonnades en public, où le supplicié, nu, attaché sur un chevalet, n'est soutenu que par la solidarité muette de ceux que l'on force à assister au supplice. C'est ici que beaucoup meurent.

   Aux vivants de charger les cadavres dans des charrettes à bras, de traîner celles-ci jusqu'au crématorium, de faire descendre les corps le long d'une glissière, dans le sous-sol du bâtiment, où d'autres malheureux les déshabilleront avant de les porter au service de pathologie. Arrachage des dents en or, prélèvement de lambeaux de peau... Puis le monte-charge transportera les pauvres dépouilles mortelles dans la salle des fours.

   Salle aujourd'hui si propre. Quatre fours alignés, ouverts. Aucune poussière, aucune trace. Combien de cadavres l'esclave de service devait-il y tasser à la fois, avant de pouvoir fermer la porte sur cet amas de misère humaine ? Lui laissait-on le temps de les saluer, de dire une prière ?

   Aucune chambre à gaz. À Buchenwald on meurt de faim, de fatigue, de désespoir. Du typhus. De la tuberculose, que sais-je. On meurt torturé, tué par quelqu'un dont le métier est de tuer. Cinquante-six mille hommes, femmes, enfants, de toutes les nationalités, races, religions, convictions sont décédés à Buchenwald, atelier efficace de la mort.

   Dans le sous-sol du crématoire : quarante crochets cimentés en haut des murs d'une petite salle. Lotte doit se tenir debout alors que quarante visages se tournent vers elle, leurs corps accrochés tels des quartiers de bœuf dans une boucherie. Elle a besoin d'air, cherche une fenêtre inexistante, un peu de lumière, une issue.

   Les deux Hollandais entrent dans la salle, elle ne peut pas les regarder, elle est terrassée par la honte. Ils la prennent par la main, la font sortir. Comment se fait-il qu'ils veuillent ainsi la sauver ?
- Respirez, Madame, regardez, il y a du soleil, un enfant là-bas qui court...

   En effet, nous sommes en 1995, il y a les vestiges d'un enfer ici, mais ce n'est pas l'enfer, l'enfer est en elle, au plus profond de son être.

   Le musée. Peter et Michel restent auprès de Lotte. Ils ne se parlent pas, il n'y a rien à dire devant cette documentation cruellement précise. Deux étages d'objets, de documents. Des registres. Des lettres interceptées, jamais reçues. Des détails sur le service de prostitution pour les SS et les kapos. Des rapports sur les expériences scientifiques, sur le nombre et le poids des dents en or « récupérées », la fabrication des abat-jour en peau humaine. Des requêtes adressées par des familles au commandant du camp. Où est mon fils ? mon mari ? mon frère ? Que puis-je lui envoyer ? Quand pourrais-je aller le voir, lui parler ?

   Des réponses de bureaucrates qui plus tard diront n'avoir suivi que des ordres :

   Votre frère est décédé à la suite d'une courte maladie.

   Les cendres de votre fils vous seront envoyées après réception de la somme indiquée ci-dessous, destinée à couvrir tous les frais.

   Non, les détenus ne peuvent recevoir de colis.

   Veuillez agréer, Monsieur, Madame...

   Instruments de torture. Instruments de musique. Les détenus jouent pour le plaisir de leurs tortionnaires, les sons s'élèvent, se mêlent à la fumée noire crachée par la haute cheminée, couvrent les sanglots, le temps d'un concert.

  
   Le chevalet. Les fouets. Seringues. Chaînes et fers. Un char à bras doublé de zinc pour le transport des cadavres.

   La résistance. Son centre secret au deuxième étage du bloc 38. Neuf cent quatre adolescents et enfants ont pu survivre, être sauvés, grâce à des gens d'un courage incommensurable.

   Lotte prend congé des deux Hollandais. Non, elle n'ira pas voir le documentaire qui sera projeté à quatorze heures. Non, cet après-midi elle n'ira pas visiter la grande maison de Goethe, génie allemand, ni son pavillon de campagne. La honte lui pèse, la blessure d'autrefois ne peut se cicatriser. 



Notice bio bibliographique
    Née à Magdebourg (Allemagne), en 1924. Nationalité canadienne. Professeure. Éditrice de la revue Virages.

Publications principales
   
Bleu sur blanc, récit poétique, Prise de parole, Sudbury, 2000 (Finaliste du Prix Trillium en mars 2001) ; Les Crus de l'Esplanade, recueil de nouvelles, Prise de Parole, Sudbury, 1998 (Finaliste du Prix Trillium 1999) ; La Bicyclette, nouvelles pour la jeunesse, Prise de Parole, Sudbury, 1997 ; La Soupe, roman, Prise de Parole et Triptyque, Sudbury et Montréal, 1995 (Grand Prix du Salon du livre de Toronto) ; Conversations dans l'Interzone, roman, avec Paul Savoie, Prise de Parole, Sudbury, 1994 ; La chambre noire du bonheur, roman jeunesse, Hurtubise, Montréal 1993 ; Paroles rebelles, collection d'articles sur des auteures françaises et québécoises, avec Christine Klein-Lataud, éditions du remue-ménage, 1992 ; L'Homme-papier, roman poétique, éditions du remue-ménage, Montréal, 1992 ; Courts métrages et Instantanés, nouvelles, Prise de parole, Sudbury, 1991 ; L'Autrement pareille, prose poétique, Prise de Parole, Sudbury, 1984, traduction anglaise sous le titre Dreaming Our Space, par Marguerite Andersen et Antonio D'Alfonso, Guernica, Toronto, 2002 ; De mémoire de femme, deuxième édition revue et corrigée, avec une préface de Lucie Hotte, L'Interligne, Ottawa, coll. Bibliothèque canadienne-française, 2001 ; De mémoire de femme, récit, Les Quinze, Montréal, 1983 (Prix du Journal de Montréal 1983, lauréat sélectionné par l'UNEQ); Mother was not a person, écrit de femmes montréalaises, Black Rose, Montréal, 1972 (best-seller du féminisme des années 70) ; Paul Claudel et l'Allemagne, Presses de l'Université d'Ottawa, 1965.


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