Commentaires de livres - Fiction  



Sinclair Dumontais
LE PARACHUTE DE SOCRATE
ROMAN TRISTEMENT DRÔLE
SUR LA CONSOMMATION DES UNS PAR LES AUTRES


Hurtubise HMH, Montréal, 2004, 176 p. ; 16,95 $



Nuit blanche, numéro 96, octobre 2004

   Quelle action doit entreprendre le président d'une grande firme de production de chaussures lorsqu'il constate que la faillite le guette ? S'il est tant soit peu futé, il fera appel à un Socrate nouveau genre, qui occupe une position de conseiller en marketing, pour tenter de redresser la situation. Individu dont les traits de génie sont audacieux, celui-ci affiche aussi une prétention outrecuidante, ce qui en fait un être déplaisant, mais un personnage aux contours bien dessinés. Visionnaire, il propose une campagne innovatrice, qui consiste à bouleverser le marché de la consommation : la mise en marché d'une chaussure jetable révolutionnaire qui s'opérera par le recours à la violence - à l'égard des consommateurs, en les forçant à acheter ce produit, mais aussi des gouvernements, qui devront réviser leurs politiques en matière de santé et d'éducation - et par l'établissement d'un conglomérat formé des géants de la consommation. « Voici donc une stratégie […] libre de tout remords anticipé. Une stratégie injuste, c'est-à-dire faite pour gagner, sans se préoccuper de qui que ce soit et de quoi que ce soit et moins encore des générations futures. »

  
Le roman adopte la forme d'un monologue déclamé par ce conseiller en marketing véreux. Humour et sarcasmes sont au rendez-vous pour transformer une invraisemblable utopie en une solution illusoire au raz-de-marée économique auquel les sociétés occidentales font présentement face. À vrai dire, ce soliloque est sous-tendu par une diatribe engagée, si bien qu'un double discours transparaît tout au long du récit : l'apologie du monde de la consommation, telle que professée par le narrateur, est contrebalancée par une critique acerbe des valeurs sociales actuelles. « Il y a à peine cinquante ans, on se privait de vêtements pour pouvoir manger. Aujourd'hui, on se prive volontiers de manger pour pouvoir acheter des vêtements. » Ce procédé d'inversion flirte explicitement avec le carnavalesque : le pied a pris dans l'imaginaire de notre Socrate moderne la place de la tête, et un être nouveau apparaît dans ses projets : le consommateur consommé par le système. Lecture très stimulante, truffée de propos intelligents qui poussent à s'interroger sur la place qu'occupe la consommation dans notre société. NB



Commentaire par Jean-Pierre Thomas
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