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La mort aura tes yeux
par Judy Quinn
Marie Uguay : photo ©Stéphane Kovacs
Nuit blanche, numéro 102, avril 2006
Lire le journal d'une défunte ne se fait pas sans une certaine gravité. Surtout quand, dès l'entrée, commence la maladie qui mènera à la mort. Chaque propos, dès lors, se teinte de l'ombre qui vient. Émerveillement devant la nature, élans d'une passion dévorante, espoirs, projets d'avenir, le lecteur est le seul à connaître l'inaccomplissement qui les guette.
Quand Boréal a annoncé la publication du Journal1 de Marie Uguay, on était en droit de s'interroger sur les quelque vingt-cinq années de délai qu'il aura fallu pour qu'il soit rendu public. L'importance de cette auteure dans le paysage littéraire québécois est indéniable. Et ce n'est pas - seulement - parce qu'elle est morte jeune qu'on a donné son nom à une Maison de la culture à Montréal et que flotte au-dessus de ses poèmes une sorte de présence holographique. Jacques Brault, Gaston Miron, Jean Royer (qui l'a interviewée dans le cadre d'un film sur elle) ont reconnu son talent de son vivant. Une notoriété bien relative, évidemment, puisque que l'on parle d'un genre littéraire peu ou pas lu. Il est vrai que Marie Uguay incarne en quelque sorte un archétype de la poésie québécoise, auquel appartient le chant des Sylvain Garneau, Émile Nelligan, Hector de Saint-Denys-Garneau, celui d'une jeunesse dévorée par une souffrance menant au silence. Ici, comme ailleurs peut-être, on aime bien les écrivains qui ont su se taire avant de « vieillir ». Il faut entendre les débats enflammés entourant la sortie du dernier Réjean Ducharme, dont on ne sait trop comment prendre l'assagissement, comme s'il s'agissait du nôtre.
Sans voir là une lacune, Marie Uguay n'est toutefois pas de la lignée des Nelligan. Son écriture, à l'inverse d'une révolte ou d'un isolement, dévoile un patient acharnement, comme celui du chat tapi dans l'herbe pendant des heures, qui observe sa proie sans jamais daigner lever la patte. « Toute la nuit / nous avons guetté / le paysage en silence / il n'est de marche / généreuse que ce retour / à toute chose nommée », lit-on dans Signes et rumeur, son premier recueil paru en 1976 au Noroît, presque un an avant l'annonce du cancer qui l'emportera en 1981. Elle n'avait que vingt et un ans et déjà s'y révèle une saisissante acuité dont témoigne ce poème : « [A]u soleil de cinq heures / cette concordance entre / chaque mot et une partie / du rêve que nous cherchons / avec assiduité et détresse ».
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